Voilà qu’Alain Corneaua rejoint au Paradis des cinéphiles ses acteurs Marie Trintignant(toute jeune et déjà impressionnante pour son premier film) et le fougueux Patrick Dewaere.
La Série Noirecontinue .
C’est peut-être le meilleur film de ce metteur en scène, amoureux du jazz, qu’il avait appris à connaître dans sa jeunesse, après guerre, à Orléans, autour de la base américaine.
Pour nous, le meilleur hommage à la mémoire de ce cinéaste et de ses tragiques interprètes. Série Noire(1979) d’après le polar de Jim Thompson(Auteur de la collection illustre de la Série noire et du « 1275 âmes » qui devait inspirer à Bertrand Tavernierson mémorable Coup de torchon), raconte une histoire tout à fait déprimante, véritable cauchemar poisseux et funeste : jamais Dewaere n’a autant payé de sa personne pour interpréter Frank Poupart, ce «loser» d’anthologie, terrible et dérisoire, extravagant, violent et imprévisible. La scène où il se précipite tête première contre la voiture est gravée à jamais dans les mémoires. Alain Corneau avouait que «Contrairement à l’impression qu’il donne à l’écran, tout ce que Patrick a fait sur Série Noire était pensé, travaillé. »
Et Myrian Boyer, qui faisait aussi partie de la distribution, d’ajouter à quel point le tournage fut plaisant, avec Alain Corneau toujours de bonne humeur et Patrick Dewaere séduisant et facétieux.
Enfin, dans cette sombre histoire, revisitée à merveille par le grand Georges Perec, la ritournelle qui reste comme un fredon lancinant est une rumba, «Moonlight fiesta» de Juan Tizol, le Cubain de l’orchestre de Duke Ellington, compositeur et arrangeur, tromboniste, auteur de tubes «Caravan», «Conga brava» et aussi «Perdido».
Régis Canselier est le spécialiste français de Jimi Hendrix, comme Aymeric Leroy est Monsieur «Rock Progressif».(1) Musicien, improvisateur, administrateur du forum français consacré à Hendrix, Canselier livre, dans ce Jimi Hendrix le rêve inachevé, un travail des plus sérieux sur l’oeuvre enregistrée par le génial gaucher. Difficile de résumer un tel ouvrage, si riche en informations et analyses mais, une fois encore, les éditions marseillaises Le Mot et le Reste s’attachent à rendre visibles, avec une grande générosité, le travail d’amateurs fous, ce que les Anglo-saxons nomment «labour of love», «a work in progress» sisyphien.
Jimi Hendrix est mort, il y a aura quarante ans, le 18 septembre 1970. Pourtant, dès mars 2010, on pouvait acheter un «nouvel» album Valleys of Neptune, comprenant des parties instrumentales du bassiste Noel Redding et du batteur Mitch Mitchell, un scandale et une formidable arnaque, d’autant que le mastering est lourd, le son compressé.
Comment savoir quels sont les albums à se procurer dans cette discographie d’Hendrix chaotique, alignant titres majeurs et autres purement anecdotiques, sans oublier des albums très inégaux sous son nom (évidemment vendeur) où le guitariste n’est que «sideman» ? Son dernier album demeure inachevé, et il reste encore des heures d’enregistrement inédits, exploités par des hommes d’affaires souvent peu scrupuleux.
Si Hendrix est au cœur d’enjeux financiers considérables, Régis Canselier tend à rétablir une certaine vérité, à gommer quelque peu le mythe de la rock star, à montrer un musicien autodidacte, à l’imagination époustouflante : «les solos de Hendrix sont souvent complètement imprévisibles, tout en étant parfaitement construits ». Il faisait preuve d’une inventivité rythmique, alliée à une sonorité exceptionnelle. C’était un génial improvisateur même s’il n’était pas un jazzman, encore moins un guitariste de be bop, mais l’aspect révolutionnaire de son jeu de guitare est ici souligné, ce qui ne pouvait qu’intéresser Miles Davis et Gil Evans : leur rencontre programmée l’eût sans doute orienté sur d’autres voies, des plus fécondes.
C’est à un véritable travail d’analyse musicologique que se livre l’auteur, décrivant les enregistements majeurs d’Hendrix et les replaçant dans leur contexte : les différents chapitres s’articulent sur la chronologie (3), traitant par exemple des très grands concerts Monterey (1967), Woodstock (1969), Isle of Wight (1970) et Royal Albert Hall (1969). Sans oublier un passionnant «Une vie après la mort (slight return)» qui développe tout le travail entrepris par Alan Douglas (sorte de « mea culpa » après certaines erreurs passées) surJimi Hendrix : Blues, sorti le 26 avril 1994. Cette thématique s’avère passionnante . Elle complète, sur les sept films que Martin Scorsese consacra au blues, celui honorant Hendrix, une sorte de Blues, volume 2qui peut séduire les amateurs de l’album de 1994, d’autant que les titres sont différents.
A qui s’adresse le livre de Régis Cancelier ? Sûrement pas à ceux qui achètent des compils souvent «dégoûtantes», par effet de mode ou attirés par le sensationnel (Jimi le guitariste qui jouait avec ses dents, ou la guitare dans le dos, qui incendiait sa guitare un beau jour de 67 à Monterey, pour répondre au défi des Who –le groupe le plus assourdissant de l’époque). Alors, comblera-t-il les seuls «spécialistes», les fans absolus ? Oui, mais pas seulement ! Il est écrit pour tous ceux qui aiment et aimèrent Hendrix et ont du mal à faire le tri dans les parutions innombrables et les fonds de tiroirs raclés avec acharnement, depuis la mort du guitariste. D’autant qu’à partir de 1997, le père de Jimi Hendrix et sa fille adoptive Janie reprirent le fonds discographique (héritage des plus lucratifs) sorti sous le nom de Experience Hendrix L.L.C et sous le label Dagger dès 1998 (souvent des pirates officiels). Si ce livre ne se lit pas tout à fait comme un roman- ce n’est pas une fiction romancée sur un des mythes du rock, l’une des trois figures tragiques de cette période avec Jim Morrisson et Janis Joplin - il se feuillette au gré de l’humeur et des chapitres, comme une passionnante histoire musicale. Sans oublier, en fin de livre, la cerise sur le gâteau, les reproductions en couleur des pochettes psychédéliques des principaux albums vinyls.
Ajoutons enfin tout l’appareil éditorial : une chronologie fine et précise des sessions (avec seulement des prises officielles), une discographie qui souligne l’ère de deux producteurs incontournables mais souvent discutables, l’ancien manager Michael Jeffery (1971-1973) et Alan Douglas (1974-1995), ancien producteur de jazz dans les années soixante.(2)
Encore plus précieux, les «setlists» des différents concerts reconstituent le concert original sans les coupes sombres et oublis plus ou moins pardonnables, effectués sur les nombreux Cds et DVDs sortis depuis la mort d’Hendrix. La bibliographie, copieuse, inclut aussi des ouvrages et études des plus sérieux (d’universitaires jazzmen comme Laurent Cugny) et enfin l’index des chansons permet, en un temps record, de retrouver dans le livre tout le «matériel» à disposition.
Sophie Chambon
Tous deux sont nés dans les années soixante dix, après la mort d’Hendrix et sont bien trop jeunes pour avoir connu ces musiques qui les passionnent.
On doit à Douglas les scandaleux Crash Landinget Midnight Lightning, recomposés en studio avec des musiciens professionnels qui n’avaient jamais rencontré Hendrix !
Les trois single londoniens, Are you experienced? , Axis : Bold As Love, Electric Ladyland, Winterland, Royal Albert Hall, la fin de l’Experience, Woodstock, Band of Gypsys, The Cry of Love Tour, Isle of Wight
Pierre Perchaud (g), Pierre de Bethmann (p), Nicolas Moreaux (cb), Antoine Paganotti (dm), Lynn Cassiers (vc, elec), Hervé Wazlczak (vl), Axel Salmona (vlcelle).
Pierre Perchaud est véritablement un musicien particulièrement en vue ces derniers temps. Ce jeune guitariste est en effet un des membres important de ce nouvel Orchestre National de Jazz qui vient de signer un disque magnifique sous la houlette de John Hollenbeck. Il vient aussi de contribuer au dernier album de Charlier et Sourisse à sortir dans les tous prochains jours. Et il nous arrive aujourd’hui avec ce deuxième « premier » album qui, pour un début n’en marque pas moins un coup de maître étonnant de maturité. Car à 28 ans Pierre Perchaud a déjà tout d’un très grand, un discours musical passionnant mais aussi des idées à foisons et des univers aussi riches que variés. Bien sûr on entend chez lui la prégnance de Metheny et de Rosenwinkell. Mais le travail effectué sur Robert Wyatt au sein de l’ONJ a aussi laissé des traces dans le patrimoine musical du guitariste.
Gros travail d’écriture et gros travail de « façonnage » artistique dans cet album à multiples lectures marqué par une immense douceur, immédiatement séduisante. U premier titre comme un numéro de charme évident, jamais racoleur, met admirablement en scène les protagonistes. Pierre Perchaud s’appuie ainsi sur le groove lunaire de Pierre de Bethmann dont la complémentarité avec le guitariste est d’une totale évidence. Et Antoine Paganotti au drive toujours aussi subtil que d’une intelligente nervosité fait en compagnie de Nicolas Moreaux un liant efficace entre les deux teneurs d’harmonies. Avec Perchaud, le discours est fluide, le phrasé souple, agile et sensuel s’impose dans une apparente économie, une simplicité remarquable. Plus proche de sa génération, Jonathan Kriesberg, le guitariste américain a cela aussi. Cette importance de la note, sa densité dans le jeu de l’anti-performance. Et dès le premier titre, on groove tout doux. Velours uni, épais et soyeux. On y est bien. Dans un jeu de rôle subtil, Perchaud et De Bethmann échangent les cartes, passant alternativement de l’électrique à l’acoustique, distribuant ainsi les couleurs harmoniques au gré des titres. La chanteuse juvenile et un peu diaphane, Lynn Cassiers pose sa voix sur trois morceaux. La fausse candeur de la chanteuse, aux airs de Joni Mitchell « au collège » marche sur « Till there was you » mais se dégonfle et plombe un peu le décor et l’énergie sur deux autres morceaux dont elle signe les paroles ( « Illusion » et « Vision »). Un très Methenien « Par quatre Chemins » affirme en revanche la cohésion du groupe auquel, sur deux titres, Pierre Perchaud aujoute d’autres cordes symbiotiques.
Il y a dans cet album, un vrai savoir faire. La marque d’un jeune musicien bourré d’idées. Un compositeur doublé d’un arrangeur de grande qualité. Sans se départir d’une ligne épurée et douce, Pierre Perchaud frôle l’émotion, vibre avec une infinie délicatesse. Il y a là une vraie exigence musicale dans la création de son propre univers et dans le même temps une réelle (apparente) simplicité dans le « dire » qui révèle à la fois un musicien et un groupe réellement séduisants. Immédiatement séduisants. Une réussite.
On aurait aimé aimer ce duo prometteur entre le saxophoniste, clarinettiste, hautboiste Cédric Chatelain et la guitariste Pierrick Hardy. Belle rencontre en perspective s’il en est. Car même poésie de deux ici réunis. Même amour des mélodies et des phrases un peu bleues ou pastels. Une douce nostalgie poétique dont ils manient si bien l’écriture eux qui signent ensemble l’essentiel des compositions. Cédric Chatelain varie les anches et , toujours dans le fin, dans la ligne ciselée, s’enroule dans la phrase dont il sait révéler toute la richesse. Mais l’album est réalisé en duo et l’on attendait une rencontre. Un dialogue. Quy’ils se parlent d’égal à égal. Que l’un cède le pas à l’autre parfois. Au lieu de quoi Pierrick Hardy en fidèle accompagnateur reste sagement derrière, chargé de donner les couleurs harmoniques douces et de tamiser les lampes. Cédric Chatelain est devant et ne s’efface jamais. Porte seul la matière. On aurait tant aimé pourtant les entendre échanger, dialoguer, entendre le guitariste que l’on sait si talentueux, passer devant un peu, prendre parfois les choses en main. Mais on reste sur notre faim, frustré d’une mise en lumière qui n’arrive pas. Frustrés de le voir tapi dans l’ombre de son camarade. Quelques passages plus rythmiques tirés de quelques réminiscences tribales cherchent à rompre le cours un peu monotone du discours. Mais ces langueurs d’automne sont un peu trop sages et ces couleurs un peu trop passées au point de s’estomper d’elle-même. Le silence d’après la note est encore de la musique. Mais cette musique-là pourtant si belle se défile néanmoins.
Daniel Erdmann (ts), Franck Möbus (g), Johannes Fink (cb), John Schröder (dm)
A 33 ans le saxophoniste allemand a depuis longtemps dépassé le stade de révélation pour accéder à celui de valeur sûre de la scène européenne au point de s’imposer comme l’un des leader du sax ténor sur le vieux continent. Chacune de ses apparitions (beaucoup trop rares en France) est marquée par la formidable énergie qui se dégage de lui. Multipliant son temps sur les scènes Franco-Allemande, multipliant aussi les rencontres ( on a encore en tête le superbe duo avec Francis Le Bras paru chez Vent d’Est ou encore ses travaux avec Hasse Poulsen), Daniel Erdmann marque les esprits par l’inventivité et la force de son discours.
Le quartet qu’il a constitué en 1999 (il s’appelait alors Erdmann 2000) avec Franck Möbus, Johannes Fink et John Schröder, trois autres personnalités de l’étonnante scène du jazz Berlinois, porte lui aussi la marque de cette incandescence fusionnelle. Après trois albums en studio, le quartet signe ici un live enregistré en septembre 2008 au A-Trane un club de jazz de la capitale berlinoise.
Dans leur espace naturel, les quatre se livrent ici à un échange qui fonctionne d’autant mieux qu’ils se connaissent sur le bout de leurs instruments. Espaces d’improvisation brute, sauvage et rauque alternant avec des passages plus écrits, plus cadrés relevant des formules harmoniques ou mélodiques qu’ils aiment semer en route. Leur musique prend au free autant qu’à celle plus policée des jeunes musiciens New Yorkais pour s’émanciper de tout format préconçu. Forte dans son expressivité, cette musique-là est dense, palpable et légère aussi. Erdmann avec ses phrases découpées, hachurées tourne et s’enroule sans démonstrativité. L’interaction avec Franck Möbus est totale. L’entente parfaite.
Il suffit d’entendre comment sur Human Right, le quartet qui, après les impros revient naturellement au thème avec une cohésion quasi-télépathique.
Une belle captation « live » qui donne assurément envie d’entendre cette formation en France ou encore de franchir le Rhin à la découverte de cette foisonnante et inventive scène Berlinoise.
Durant 4 ans, de 1975 à 1979, une poignée de fondus de rock, totalement amateurs mais tous érudits à leur façon et passionnés à donf’ décidaient de lancer leur propre fanzine ( on disait fanzine à l’époque où les blogs n’existaient pas). Aventure palpitante qui leur permit rapidement de rencontrer les plus grandes stars du moment. Entre analyses critiques et interviews, ces journalistes en herbe allèrent à la rencontre des voix du rock mais aussi des musiques dites tranverses de la musique contemporaine: Kevin Ayers, Robert Wyatt, Philipp Glass, Steve Reich, Tom Waits, Brian Eno, Robert Fripp, Henri Crow, Magma, Suicide, Kraftwerk, Tim Buckley, Nick Drake et tant d’autres , passèrent au crible de ces jeunes critiques en herbe.
Sous la houlette de Gerard Nguyen, cette sélection, d’articles parue chez le petit éditeur Camion Blanc permet de retrouver quelques papiers de cette époque auxquels on pardonnera parfois la naïveté du style, et l’écriture assez pauvre qui a obligé pour cette réédition Nguyen a retravailler légèrement les textes tout en conservant leur fraîcheur d’origine.
Les amateurs de jazz trouveront aussi au travers de ces portraits et analyses, le liens entre le rock et le jazz qui ne cessaient de se tisser durant cette période prolifique comme en témoigne le regard porté par Robert Wyatt sur son travail avec Carla Bley.
Certains seront un peu perdus par les propos un peu hallucinés de Robert Fripp, passionnés par ceux de Robert Wyatt justement ( fausse-vraie interview) ou encore par l’engagement intègre d’un Christian Vander et d’un Klaus Blasquiz . Tous y retrouveront en tous cas le témoignage de cet âge d’or avec un brin de nostalgie.
Je sais bien que je devrais m’abstenir de citer Richard Galliano dans cet éditorial de rentrée. Je risque encore d'avoir des problèmes avec les édiles du jazz. Pas d’attaques nominatives et comme le rappelait récemment Philippe Val à Stéphane Guillon qui s’en prenait à Eric Besson avant que l’humoriste ne prenne la porte des studios de France Inter, pas d’attaques sur le physique. Et donc, non je ne dirais rien sur la musique de Richard Galliano.
En plus, même si je le voulais ( et je ne le veux pas) j’aurais beaucoup de mal à attaquer de front la musique de l’accordéoniste. Car il faut bien reconnaître que ce quinqua boulimique qui multiplie des projets et les rencontres brillantes avec les plus grands jazzmen et les plus grands compositeurs, phagocyte les festivals et inonde le marché du disque avec une production plus que prolifique, fait partie de ceux qui ont écrit depuis plusieurs années parmi les plus belles histoires du jazz en France.
La question de sa légitimité ne se pose donc évidemment pas.
Mais pour autant ce statut privilégié s’il en est (j’aurais voulu écrire statue), permet-il à cet illustre, à ce monument, à ce consensuel du jazz de porter un jugement docte et sans appel sur la musique qui n’est pas la sienne, à l’heure où il est si difficile pour de jeunes musiciens d’avancer avec intégrité et de vivre de leur musique. Et surtout quelle serait cette sorte de légitimité si celle-ci lui permettait de balancer aux lecteurs de la Dépêche du Midi quelques « vérités » sans être le moins du monde obligé de les justifier un seul instant.
Citation :
« Marsalis, c'est toujours structuré, ça tombe jamais dans le free, c'est très honnête. Une rythmique magnifique. Avec Paco de Lucia, c'est la même chose. (…) Je dis toujours que la musique doit aller avec la danse. On doit donner envie de danser. Le bal est aussi important que le conservatoire. Je ne suis pas un ayatollah, mais j'ai écouté Emile Parisien sur la place, qui singe un peu John Zorn et Michel Portal. C'est leur histoire, mais ce que j'ai entendu, c'était un peu de la musique inutile, et j'ai peur qu'ils aillent dans le mur avec çà. La révolution doit être porteuse de message, là c'est une révolution dans le vide. C'est pas parce que l'on joue quelque chose de moderne que l'on doit se couper du passé. »
Mais il y a derrière les propos de l’accordéoniste une notion qui mériterait de sa part quelques éclaircissements tant nous avouons êtres un peu perdus: il s’agit de la notion de musique « utile ». Car là j’avoue, je pige pas. Zero. Le voile blanc. No comprendo. Si M’sieur Galliano ou tout autre lecteur d’ailleurs pouvait éclairer notre lanterne ce serait fort aimable.
Car faut-il penser, en filigrane que ce jazz utile serait celui si consensuel qui remplit les salles ? Serait-ce celui qui vend des disques ? Celui qui fait danser ? Cela voudrait-il dire qu’il y a une finalité sans laquelle la vacuité de l’art serait non signifiant voire insignifiant ? Quand au message que la musique véhicule, quelle devrait en être la teneur pour trouver grâve aux yeux de l’accordéoniste.
Et si la musique s’achève pour celui qui l’écoute par une forme d’interrogation, cela la rend elle moins utile qu’une musique disons, plus prévisible.
Admettons alors que Richard Galliano se soit un peu gonflé d’orgueil devant les journalistes. Qu’il se soit senti, dans son jardin de Marciac et avec la position magistrale qui lui était réservée sur cette édition, obligé de remettre à l’heure des pendules qui tournent de toute façon sans lui.
Admettons et écoutons la belle musique de Galliano et d’Emile Parisien. Chacun a tant de choses à dire à travers sa propre musique que nous pouvons toujours rêver les voir bientôt réunis sur scène. Du passé de l’un et de l’avenir de l’autre peut naître l’inutilité essentielle de la musique.
Norma Winstone (vc), Glauco Weiner (p), Klaus Gesing (clb, ss)
SORTIE LE 30 AOUT 2010
Il y a avec Norma Winstone cette poétique, cet art de la littérature chantée qui vient de la profondeur qu’elle parvient à donner aux textes et qui fait d’elle, bien plus qu’une chanteuse de jazz, une musicienne de la parole. Avec le pianiste Glauco Weiner et le sublime clarinettiste Klaus Gesing, la chanteuse anglaise forme le plus magnifique des trios de « story tellers ».
Ces trois-là, se sont rencontré il y a déjà 10 ans ont enregistré leur premier album (Chamber Music) en 2002. Mais on surtout encore en mémoire le précédent album « Distances » paru en 2008 chez ECM et qui avait été encensé par la critique (Prix de l’Académie du Jazz, nomination aux Grammy Awards). Ici, ils viennent prolonger le conte, raconter la suite de ces histoires tout à tours charmantes ou émouvantes. Un peu comme s’ils nous invitaient à revenir dans l’intimité de leur cottage anglais à l’heure du soleil couchant.
On connaît à peu près tout de ces histoires, comme si on les avait déjà entendus maintes fois. Elles parlent de l’amour, elles parlent de l’absence, elles parlent de la vie, chantent des comptines pour enfants ou reprennent quelques ballades traditionnelles. Mais elles nous captivent toujours. Comme le merveilleux parle à l’âme. Norma Winstone a cette gravité flottante qui véhicule une émotion un peu mélancolique et suave que seuls quelques chanteurs possèdent. Marianne Faithfull a cela. On pense aussi à Léonard Cohen. On pense à Suzanne Abbuehl ou à Thierry Péala. Ces chanteurs qui se situent entre le ciel nuageux et les racines de la terre. Dans ces flottements de la voix, dans cette évanescence entre histoire réelle et souvenirs flous, Norma Winstone chante la mélopée avec l’air et le velours et la sagesse des conteurs qui ont trouvé une sorte d’indicible secret.
Les trois musiciens, qui par ailleurs composent ensemble sur plusieurs titres, atteignent la perfection de l’intime et exaltent la musicalité de ces histoires, sorties de leur écrin sublime. Klaus Gesing que l’on avait entendu dans le dernier album d’Anouar Brahem (The Astouding eyes of Rita – ECM 2010) y est ici absolument exceptionnel. Dans sa façon d’accompagner et de se glisser dans la voix de Norma Winstone. Dans son art du crescendo. Dans la force qu'il donne à l’expression Winstonnienne. Dans cet Among the clouds rempli de complicité entre les deux ou encore dans cette sublime introduction sur Ballo Furlano. Klaus Gesing avec une pureté cristalline du son dessine autour de la voix flottante de Norma Winstone de somptueuses arabesques. Et entre Klaus Gesing et Norma Winstone, le pianiste italien Glauco Venier magnifie l’histoire et ponctue chaque phrase de la chanteuse, lui donne souffle de vie et cœur battant.
Sortie de disque le 30 septembre au Sunside à Paris.
Christian Brazier (b, comp), Perrine Mansuy (p, Fender Rhodes), Christophe Leloil (tp, bgl), Jean-Luc Di Fraya (dm, voc)
La sortie de Circumnavigation par le quartet de Christian Brazier - à l'habituel Sunside de la rue des Lombards ce 30 septembre - est la meilleure occasion de vous dire que la musique de Brazier est véritablement enthousiasmante et sort quelque peu des formats actuels.
Christian Brazier signe ici son sixième album, le quatrième chez CELP, le label d'André Jaume. Le précédent, Sazanami, paru en 2007 avait été chroniqué sur votre webzine. Ce contrebassiste est un musicien discret sur la scène jazz, déterminé et structuré: il sort un album tous les trois ans, avec chacun son âme. Probablement par éclectisme artistique, il enregistre avec des groupe différents pour se projeter dans une aventure musicale nouvelle (André Jaume et Philippe Deschepper sont tout de même des figures récurrentes dans les groupes de Brazier). Amoureux de la mer, il rend ici hommage à l'écrivain et navigateur-vagabond Bernard Moitessier avec Circumnavigation.
La mer est une inspiration récurrente chez Brazier. L'espace, le calme, l'immensité. Il règne une sérénité étonnante dans ce très bel album: on « perçoit » la mer sans fin, on rentre en contact avec elle, on s'y sent présent même. Un peu à l'image de Moitessier et ses aventures sportives et humaines, Brazier nous surprend à nouveau, lui qui avait enregistré un premier album free avec Sunny Murray en 1997.
Une partie du talent de l'artiste réside bien sûr dans les neuf compositions originales aux grands écarts de styles. Mais son plus grand talent est de donner la vie à une musique organique et cohésive tout le long de l'album à partir d'un groupe constitué de musiciens aux styles divers et aux savoir-faire différents. Jean-Luc Di Fraya, batteur funky, emmène le groupe sur un mode jungle avec « Manège » et vocalise superbement sur « Vox Populi », une pièce qui étonne par son atmosphère quasi-cosmique. Le très grand Christophe Leloil, qui le prouve à nouveau, et sa trompette claudicante s'est parfaitement glissé dans la peau d'un « soliste accompagnateur » qui ne se surexpose jamais. Et Perrine Mansuy, qu'on découvre ici, livre une poésie rare au piano et Fender; on pense à « Saveur nomade » qui ressemble à une petite fugue. Brazier est, quant à lui, juste, très discret tout en étant terriblement présent dans l'atmosphère.
La musique de Brazier sonne simple, évidente, comme si il allait tout droit sur la mer et son immensité. Ce n'est qu'une illusion, le compositeur écrit des pièces aux contours complexes avec des structures à tiroirs, faites de doux sauts d'humeurs, de câlins malicieux et de soubresauts taquins. Une belle musique organique.
Pronostiquons que l'année 2013 sera l'année du prochain album de Christian Brazier; en attendant, il nous reste les opus précédents.
François Couturier (p), François Mechali(cb), François Laizeau (dm)
C’est un des « choc » de cette rentrée. La plongée dans l’album de ce trio composé du pianiste François Couturier, du contrebassiste François Mechali et du batteur François Laizeau révèle à la fois un trio rare mais aussi un superbe projet dont la charge émotionnelle ne faiblit pas un seul instant de la première à la dernière note. Il y a donc choc sur la forme mais aussi choc sur le fond. Choc sur le verbe et sur la phrase. Choc sur le « dit » et le « dire ».
Car ce qu’ils nous proposent ici c’est la découverte (pour certains) ou la redécouverte (pour d’autres) de l’œuvre d’un compositeur relativement méconnu et pourtant essentiel du XXème siècle, Frederico Mompou [1893-1987], auteur entre autres des Musica Callada et des Cancions y Danses. Ceux qui ont en tête les belles versions des Cancions données par le pianiste espagnol Jordi Maso pour le label Naxos comprendront l’évidence de cette matière précieuse, formidable matériau pour faire vivre un trio de jazz sur la base des mélodies sublimes créées par le compositeur catalan. On sait combien les jazzmen se sont inspiré de Debussy ou de Ravel. Il est évident qu’un compositeur comme Mompou leur offre la même liberté d’appropriation par de structure même de sa musique. A l’instar de Darius Milhaud, il y a en effet chez le compositeur espagnol quelque chose d’une évidente simplicité mélodique, entre accords majeurs et mineurs, résonance des harmoniques, espaces silencieux d’une musique légèrement égrenée, presque contée à la manière des berceuses douces ou au contraire d’une profondeur presque mystique. Ce qui rend la musique de Frédrico Mompou unique et terriblement émouvante. Et ce qui, à l’inverse l’oppose à une certaine école classique plus prompte à suivre les voies du dodécaphonisme cher à Arnold Schoenberg que celles des mélodies juste simples et belles de Chopin, de Satie ou de Frederico Mompou.
Dès l’ouverture de l’album l’introduction en forme de délimitation de l’espace musical permet ainsi au trio de prendre ses marques, de définir l’aire de jeu pour rendre finalement le trio vibrant, frémissant dans toute sa plénitude. L’imbrication des thèmes composés par le trio plus axés sur la pure improvisation jazz et des thèmes de Mompou se fait naturellement, comme le prolongement du geste. Le continuel retour continuel aux Musica Callada et aux Cancions comme un fil conducteur de l’album apparaît comme la mise en évidence de l’extrême beauté des formes simples des mélodies de Mompou et agit comme un véritable révélateur mettant en lumière leur poésie poignante, presque enfantine. La musique de trio est alors la continuation des espaces crées par celle du Catalan, la prolonge et en révèle la dramaturgie peut être poignante.
Et pour que le miracle se produise il fallait un trio vivant pleinement cette musique. Un trio fusionnel et cohérent. Couturier/Mechali/Laizeau c’est alors une autre évidence. Les trois hommes se connaissent parfaitement. Couturier et Laizeau parce que jadis associés dans Blackmoon. Couturier et Mechali parce qu’ils ont eu aussi l’occasion de travailler plusieurs fois ensemble ( associés notamment dans
l’album Archipel paru en 1995). Mais surtout c’est la réunion de trois immenses talents. La mise en commun d’une science et d’une passion vibrante. Couturier, maître dans l’improvisation c’est l’alliance du grave et du léger, un dénicheur d’espaces harmoniques sublimes. Mechali est assurément l’un des nos très grands contrebassiste. Jadis associé à Braxton, Mechali impose ici un jeu d’une force magnifique, portant la structure sur ses larges épaules, lui donnant à la fois vie et âme. Jamais tout à fait derrière il s’offre par ailleurs quelques solis de pure beauté. Et enfin François Laizeau, indispensable c’est le relief et la couleur de la pièce dont il dessine patiemment et savamment les contours. A la fois coloriste et polyrythmicien toujours inspiré. Le souffle du trio.
De cet alliage là naît une musique juste belle. D’une beauté rare.