Un critique disait l’autre jour que plus les musiciens de jazz prenaient de l’âge et plus leur jeu devenait dépouillé. Celui-là ne l’avait certainement pas entendu.
A 83 ans Martial Solal, qui nous avait pourtant assuré qu’il ne donnerait plus de concert, se trouvait ce soir là aux Arènes du Jazz avec une humeur des plus mutines, comme un affamé joyeux devant son clavier qu’il dévorait avec une appétence gourmande. Facétieux comme toujours, plus brillant que jamais Martial Solal semblait particulièrement heureux sur cette scène, s’amusant avec le public, dédiant même avec un brin d’humour un Here’s that rainy Dayaux pauvres spectateurs sur qui s’abattait justement une pluie torrentielle.
Dans cette histoire du jazz qu’il visitait avec une vraie révérence à ses maîtres ( Tatum était là hier soir, tout comme Earl Hines et Bud Powell qui fit un tour aussi - j’en suis sûr c’était eux qui étaient en coulisses), Martial Solal apportait la démonstration éclatante de la place qu’il occupe parmi eux. Un géant parmi les géants.
Le public trempé jusqu’aux os, restait là et la pluie pouvait bien nous tomber dessus , elle était joyeuse cette pluie là et de toutes façons nous ne la sentions même pas……
Pour l’ouverture de ce beau festival en plein cœur de l’Eté parisien les organisateurs avaient choisi une affiche plus qu’alléchante avec cet all-star composé de John Abercrombie à la guitare, de Dave Liebman aux saxs soprano et ténor, Marc Copland au piano, Doug Weiss à la contrebasse et un Billy Hart étincelant à la batterie.
Un disque (Contact One) sorti cet année chez Pirouet Record avait pourtant laissé certains auditeur un peu sur leur faim. Il est vrai que la personnalité musicale de ces cinq est bien spur largement affirmée mais pas forcément dans les mêmes approches esthétiques et ce quand bien même ces musiciens ont bien sûr tous eu l’occasion de jouer ensemble dans d’autres contextes.
Commençant ici leur tournée européenne de 15 jours en Europe ( il s’agissait de leur 2ème concert hier soir), le quintet intriguait donc (sur le papier). Et pourtant c’est bien à partir de cette différence-là que les 5 hommes arrivaient à produire une musique d’une superbe sur des musiques totalement envoûtantes. Un début de concert totalement zen s’il en est avec ce soleil déclinant sur le ciel rose de Paris. John Arbercrombie pouvait bien rendre un hommage à Miles et à Sony Rollins, c’est plutôt à Wayne Shorter ou à Coltrane que l’on pensait. Le guitariste était d’ailleurs visiblement ravi de se retrouver là. Mais si dans l’ensemble le concert aurait pu rester dans une sorte de torpeur estivale c’était sans compter sur l’incroyable force de Dave Liebmann avec qui il se passe toujours quelque chose de formidablement intense. Le batteur Billy Hart aux anges lui aussi trouvait d’ailleurs avec le saxophoniste une superbe complicité. On pensaitpar exempleaux duos Coltrane/Jones tant cette association fonctionnait à merveille.
Au gré du concert, on a noté une superbe composition Lost Horizonou encore une très beau like it never wasde Drew Gress.
Une fort belle manière de poursuivre ici en plein cœur de Montmartre un beau moment de partage musical.
M. Rüegg (dir, arr), L. Newton (voc), H. Kottek (tp,flh), H. Joos (tp, flh, alphorn), W. Pushnig (as, ss, fl), H. Sokal (ss, ts, fl), R. Schwaller (ts), C. Radovan (tb), J. Sass (tu), W. Schabata (mar, vib), U. Scherer (cla), H. Kaenzig (b), J. Dudli (dms, perc), W. Reisinger (dms, perc), E. Dorfinger (sound)
Vous n’êtes pas sans le savoir: le VAT, c’est fini. Le 10 juillet dernier, le suisseMatthias Rüegg, chef d’orchestre, compositeur et arrangeur du Vienna Art Orchestra, l’a annoncé laconiquement sous une forme nécrologique (« Game Over ») sur lesitede l’orchestre. La raison invoquée est réelle et cruelle : faute de financement, après le désistement du principal sponsor et malgré les efforts de la Ville de Vienne, le couteux orchestre ne peut continuer l’aventure. La disparition de cette icône des big bang de jazz est évidemment une terrible perte pour la musique après trente-trois ans de brillants services. Cette édition d’A Notion In Perpetual Motionest la troisième depuis la première en 1985 sur le label suisse Hat Hut. A cette époque, le VAT a huit d’existence et est en passe de devenir une figure emblématique de la décennie : l’orchestre tourne beaucoup en Europe et dans le monde et on s’accorde à dire que cet orchestre détient toutes les clés de la modernité, tout en s’appuyant sur la tradition. Le succès est complet, la réussite véritable.
Modernité, parlons-en. C’est justement ce qui vient à l’esprit avec cette réédition : il n’y a pas l’ombre d’obsolescence dans cette musique qui explose et jaillit à tous les endroits, aux moments où l’on s’y attend le moins. La présence de Lauren Newton est des plus intéressantes et enrichissantes pour l’orchestre : la chanteuse partage sa voix avec l’orchestre et certains instruments, prend appui sur leur phrasés ou la rythmique pour improviser ou s’en détacher totalement dans des envolées et onomatopées Free (« Voices Without Words »). Elle sourit à la force vibratoire de l'orchestre et la stimule. Au Fender trafiqué ou pas,Uli Shererflirte, déjà, avec des rythmes et sonorités largement employées dans l’électro d’aujourd’hui (« Woodworms in the Roots »), dépasse les idiomes jazz-rock/fuion en les transcendant et swingue l’instant d’après. La place de choix revient au batteur et percussionnisteJoris Dudliqui charpente aussi bien les rythmique d’un orchestre ellingtonien, basien ou qui s’envole vers le cosmos de l’Arkestra de Sun Ra (« Sight from South-Carinthia »).Sans oublierHerbert Joosau cor des Alpes sur “French Alphorn” qui montre la grande liberté que s’offrait l’orchestre. Cette orchestre, ce jour-là, prend la pleine dimension de son art et s'exalte complètement. Pour faire un parallèle audacieux avec un autre art qu'est la danse moderne, on peut s'amuser à « youtuber » (on dit bien googler...) et regarder la splendide performance de Trisha Brown, filmée par Babette Mangolte (Watermotor 1978) et écouter le VAT: l'effet est troublant car, avec un peu d'imagination, la musique semble adhérer à chaque partie du corps de la danseuse comme si les notes sortaient de chacun de ses mouvements.
Véritablement, on ne parvient pas à trouver la moindre trace d’ennui dans ces 77 minutes de musique et c’est là qu’on regrette vraiment la disparition de ce formidable Vienna Art Orchestra et de ne pas être le mécène qui le remettra en route..
Comme d'autres (c'est un débat de fond qu'il faudrait avoir), ce disque interroge, mieux « agace » (tel un liquide glacé une dent cariée) le jazz plus peut-être qu'il ne l'alimente. C'est en effet une lame de fond du marketing ambiant que de mettre en avant les paysagistes, les coloristes, les virtuoses du plus-que-lent, de soi-disant nouvelles formes du lyrisme et de l'expressivité. Qu'Edouard Ferlet, en des pièces assez sombres, qui tirent leur prenante étrangeté d'entrelacs de lignes et d'un art de la tension remarquablement maîtrisés, développe un univers original, que cet univers soit soit tout aussi remarquablement servi par une formation libérée de la pulsation régulière de la contrebasse, Airelle Besson et Alexandra Grimal s'épanouissant en des dynamiques où la pureté des sonorités n'exclut pas - mieux-même libère - la prégnance de l'émission (grincements, susurrations, altérations), nul ne penserait à en disconvenir. Le questionnement porte ici sur l'expressivité swingante de l'ensemble (qui n'est très probablement pas la préoccupation première), si l'on veut bien considérer que, de Ellington à Mingus, de Booker Little à Kenny Wheeler, de Shorter à....Shorter, le jazz - stricto sensu - n'a pas manqué de créateurs d'univers. Le paradoxe est alors - et c'est ce qui fait la fascination de cet album - qu'il doit une bonne part de sa réussite au drummer Fabrice Moreau, l'un des tout meilleurs de l'hexagone et qui, selon une voie qu'il a délibérément choisie, s'affirme ici (la prise de son étant au surplus irréprochable) comme un percussionniste-coloriste époustouflant. Toutefois, et en demeurant respectueux des options esthétiques retenues ici, quand on connaît la force et la souplesse du groove que Fabrice Moreau est capable d'impulser, on ne peut s'empêcher de penser qu'Edouard Ferlet se prive (pour le moment) de bien des trésors....
L'art du duo est souvent délicat : flattant l'intimisme à l'excès (c'est souvent le cas des duos de guitaristes) mais exposant aussi les duettistes à une prise de risques sans filet. Il faut croire pourtant qu'il existe, dans cet art de la conversation, une tradition bien française : des duos Martial Solal / Stéphane Grappelli (ou Didier Lockwood sur le même instrument) aux échanges entre Christian Escoudé et Jean-Charles Capon ou, beaucoup plus récemment, entre Gérard Curbillon et Alain Jean-Marie, que de merveilles ont été gravées sous ce format ! La rencontre entre Serge Merlaud, guitariste bien trop discret par rapport au talent qui est le sien, et le contrebassiste Jean-Pierre Rebillard s'inscrit dans ce filon. Le répertoire fait la part belle aux thèmes originaux tout en élargissant l'horizon avec éclectisme (Jobim, Tom Waits, et la reprise du standard Old Folks). La complicité est ici de tous les instants car ces deux musiciens sont des conteurs dans l'âme, des arpenteurs qui se préoccupent davantage de la juste luminosité de leur itinéraire que de ses vertigineux détours. L'accès à la lumière, à la fraîcheur, a toutefois, lui aussi, ses alchimies particulières : la sensualité des sonorités, le juste choix du tempo en premier lieu, en second lieu un discours d'une sobriété apparente chez Serge Merlaud, qui privilégie le développement mélodique à l'exclusion de toute joliesse, la diversité des attaques et des accents en préservant toujours l'inventivité avec cet art de la tangente, du vagabondage (pauses, clairières de l'instant) qui n'est jamais fait que pour réaffirmer la vigueur et la sève du cours principal. De tout cela, « Hands and Feet », « Ondulations », « La Seconde » ou « Nür » sont exemplaires. Enfin, le discours volontiers plus charpenté de Jean-Pierre Rebillard, sa sonorité boisée, finement modulée pour mieux épouser celui du guitariste, l'économie très sûre de sa pulsation renforcent et donnent toute son assise à la respiration interne de ce duo très élégamment ajusté. Ecoutez ce disque : il scintille de sa non-brillance, c'est devenu très, très rare.
Manu Katché (dr), Jason Rebello (p, fender rhodes), Pino Palladino (b), Tore Brunborg (ts, ss) + guests : Kami Lyle (voc, tp), Jacob Young (g) sur divers titres
ECM 2010.
Pour l'auteur de cette chronique, le dernier disque de Manu Katché soulève une question qui, pour n'être pas inédite, demeure intéressante : d'où, de quels souvenirs, écoute-t-on un musicien ? Jusqu'où est-on disposé à changer de rive avec lui ? J'eus naguère le privilège d'assister à un showcase à la Fnac où un tout jeune batteur, réinventant le groove d'un interland entre le jazz et les rytmes funk et rock accompagnait, de manière virtuose, radieuse, crépitante (il en brisa ses baguettes) le mythique tandem de guitaristes Eric Boell / Laurent Roubach, si ma mémoire est bonne. On connaît la suite (qui Manu Katché n'a pas accompagné ?). Pour n'être pas rétif aux univers nouveaux, « Third Round » me laisse toutefois perplexe : on comprend la volonté de créer des climats aussi « smoothy » puissent-ils être plutôt que de s''en remettre aux vieux schemas thème / choruses / retour au thème mais faut-il pour autant décliner des pièces sans charpente mélodique, souvent bien mièvres et qui, lorsqu'ils s'animent un tant soit peu, semblent formatés pour la pire bande FM (Shine and Blue) ? On comprend également la préoccupation d'imposer une signature sonore mais faut-il alors faire subir à l'auditeur cette référence obligée à ECM avec un saxophoniste qui fait du sous-Garbarek ou qui clône Kirk Walhum ? On comprend plus encore le souhait d'un positionnement comme « band leader » mais, sous prétexte de se faire (piètre) coloriste, faut-il y sacrifier le spectre des qualités du batteur (Chic and Trendy alors que Keep On Trippin' ne suffit pas à sauver l'essentiel, on a même furieusement l'impression que Manu en garde sous le pied, un comble !). Un rapprochement dira à la fois l'estime dans lequel on tient le batteur et le doute dans lequel il nous plonge : après quasiment sept ans de loyaux et géniaux services, Tony Williams quitta Miles Davis : diriger, se différencier, composer, chanter...On sait ce qu'il advint de cette légitime ambition du batteur, certes moins soutenu que d'autres....Rapprochement empoisonné ? Peut-être aussi, modeste suggestion d'un (vrai) sujet de réflexion.
Thierry Elliez (voc, keyb), Daniel Ouvrard (b), Philippe Elliez (dr)
Must Records 2010.
Je dois l'avouer, je n'ai jamais compris pourquoi un musicien du niveau de Thierry Elliez ne parvenait pas à mieux maîtriser le flux de son discours ni comment il ne se trouvait aucun mentor pour l'y aider. Après avoir joué avec certains des musiciens les plus représentatifs de la scène nationale (Didier Lockwood, Jean-Marc Jaffet, André Ceccarelli, Michel Legrand, etc.), voici que, laissé à lui-même, il se perd dans les pires tourneries pop-rock : espagnolades à la Corea, climats « gothic », riffs disco martelés-cloutés comme il y a trente ans. Des parties chantées (par le leader, on épargnera les paroles, dans son trip disco-funk, Herbie Hancock a fait pire...) ou instrumentales dotées de choruses systématiquement saturés, on ne sait que sauver, outre un mixage qui sur-expose le claviériste et rend à peu près « introuvable » la contribution du bassite et cotonneuse celle du batteur, pas toujours à la hauteur des « beats » qu'appelle ce type de performance. A mettre entre parenthèses dans la trajectoire d'un musicien doté d'un potentiel bien plus conséquent.
Sébastien Lovato (p, Fender Rhodes), Alexandra Grimal (ss, ts), Marc Buronfosse (cb), Karl Jannuska (dr)
Sortie de disque le 22 septembre au Sunset à Paris.
« Music Boox » est le deuxième album jazz du pianiste Sébastien Lovato. C’est lors d’une rencontre au Bar Belge à Maisons-Alfort (94) que ce pianiste discret m’a alors « confié » son album, avec une certaine humilité. Discret car il ne cherche pas à faire briller inutilement sa musique; discret car sa carrière est riche d’expériences méconnues (diverses collaborations à des projets latins, salsa, tango) qui méritent le détour (Dis bonjour à la dame, Yochko Seffer quartet).
Music Boox est inspirée d’œuvres littéraires écrites par des écrivains presque tous contemporains. D’où le titre : « Music Boox ». Les dix pièces de l’album sont de Sébastien Lovato, mise à part « I Shot the Sheriff » de Bob Marley.
Chaque page du livret illustre une composition par une couleur et quelques lignes extraites d'une œuvre en relation avec le titre de la pièce. Ainsi, « Davla » - deux versions sont sur le cd - a été inspirée par le livre éponyme de Jim Harrison, « Don Quichotte de la Mancha » de Cervantes tend la perche à « Là où la main de l'homme n'a jamais mis le pied » et « le pouvoir des chats » est un clin d’oeil à un passage tiré du « maître et la marguerite » de Mikhail Boulgakov (« le chat noir aux dimensions effrayantes, un petit verre de vodka dans une patte »)).
Il règne comme un mystère autour de cet album et sa musique. Tout est fait de frugalité: la couverture et le livret sont discrètement lumineux, la musique est en dehors de toute forme démonstrative, les compositions sont à la fois dans des registres volontairement classiques (swing bop dans le « A rebours » ; « Le pouvoir des chats ») ou résolument modernes (le syncopé « Beloved ») et les thèmes sont tout à fait éclectiques. On y côtoie des idiomes différents : ballades, groove léger, funk invisible mais présente, structures rythmiques aussi bien galvaudées que complexes, jazz parisien ou new-yorkais, latin jazz ; sans que la musique ne souffre d'hétérogénéité. Le fil conducteur est perceptible dans un au-delà avec lequel on parvient à rentrer en relation et réside peut être dans cette mystérieuse tempérance que l'on essaie avec obstination de percer. L'oreille du mélomane découvre en filigrane une musique élégante travaillée avec sagacité: « Beloved » est une petite perle et la fin de ce morceau nous fait comprendre pourquoi Lovato a fait appel à une équipe de maîtres d'œuvres-fines lames que sont Marc Buronfosse et Karl Jannuska qui savent donner à leur leader la musique qui lui correspond. C'est l'apparition de la saxophoniste Alexandra Grimal qui étonne. Dans ce contexte serein et élégant, la saxophoniste, qui ne joue pas sur toutes les pièces, emploie son langage rugueux, par endroits et par surprise, et des schémas parfois sophistiqués. Et si elle semble décolorer la musique lors de courts segments, elle assagit son discours la mesure suivante et se fond dans la musique de Lovato. Le trio ne se laisse pas intimider et lui répond œil pour œil, dent pour dent. Ce quartet n'est pas une illusion, une collaboration « one-shot » pour cet album. Le trio Grimal/Buronfosse/Jannuska a déjà éclusé quelques scènes, Lovato est voisin de Buronfosse et les deux jouent régulièrement ensemble. Depuis l'enregistrement de cet album l'année dernière, Jannuska est venu les rejoindre en concerts. « Music Boox » n’est pas un premier disque ni celui de la maturité pour Sébastien Lovato. Avant tout, c’est l'œuvre d'un pianiste délicat et d'un homme cultivé et inspiré et un album abouti.
Martial Solal / François Jeanneau, deux musiciens qui chacun à leur manière ont écrit l’histoire du jazz en France. Chacun sur une trajectoire différente, parfois complices depuis leurs premières rencontres au Club saint germain, parfois réunis au gré de leurs formations respectives et parfois dans des univers totalement éloignés. Mais il y a entre eux une profonde affection. De celle qui se fonde sur la reconnaissance mutuelle que partagent les grands musiciens. Lorsque nous avons pris l’initiative de les réunir pour un regard croisé sur le jazz, les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Quand Martial Solal est venu au devant de nous, sur le perron de sa maison, c’est avec une émotion évidente,certaine et bien réelle qu’ il a retrouvé François Jeanneau pour plonger avec lui dans quelques souvenirs de ces pages merveilleuses qu’ils ont tous,les deux contribué à écrire avec toujours tant de passion.
DNJ : Avez vous le souvenir de la première fois que vous vous êtes rencontrés ?
Martial Solal : Ce doit être au Club Saint Germain, je suppose. À l’époque nous n’étions pas nombreux et quand il y avait un nouveau musicien, un nouvel arrivant, cela se voyait tout de suite. Au piano par exemple, lorsque Arvanitas et plus tard Grailler sont arrivés, on les a très vite entendus. À chaque fois l’arrivée d’un nouveau musicien était perçue comme l’arrivée d’un concurrent de plus. On se méfiait un peu.
François Jeanneau : Moi je jouais avec Georges Arvanitas. Mais on a joué aussi ensemble avec Martial, Luigi Trussardi et Bernard Vittez. Avant que je sois engagé au Club Saint Germain, on venait faire le beuf avec Michel Babault, le batteur. Je me souviens qu’une fois on a joué avec toi et que tu as demandé à Michel Babault « prends le tempo le plus vite que tu peux…. »
Martial Solal : Oui, on avait cette espèce de tradition de jouer, au moins une fois par soir, un morceau au tempo le plus rapide possible. Là c’est tombé sur lui. C’était des tempi sur lesquels plus personne ne joue aujourd’hui. C’était très dur à jouer et je pense que c’etait une petite vacherie que j’avais faite à Babault.
MS : on aimait tellement jouer à cette époque que les petits à côtés un peu désagréables, on ne les voyait pas vraiment. Il y avait bien ces boeufs un peu obligatoires qui duraient deux heures et qui étaient souvent très mauvais. C’était un peu un pensum. Mais c’était surtout une période où l’on apprenait, où l’on progressait par les conseils réciproques des uns et des autres, par l’écoute des musiciens qui venaient d’ailleurs.
FJ : c’était vraiment une période où l’on avait cette chance de pouvoir jouer tous les soirs. Il n’y a pas de meilleure école pour apprendre
Laurent Epstein (p), Yoni Zelnik (cb), David Georgelet (dm), 2010
Toutes les chanteuses de la capitale, toutes celles qui ont l’habitude de pratiquer les jam de « Autour de Minuit », toutes les ex du regretté Studio Des Ilettes connaissent bien Laurent Epstein. Elles ont toutes eu l’occasion de savourer son immense talent d’accompagnateur, cette abnégation et cette façon discrète qu’à le pianiste de servir la musique avec autant d’apparente simplicité que d’amour mutin de la musique. Et nous étions donc quelques uns à attendre avec impatience qu’il enregistre son premier disque et qu’il se lance enfin dans le grand bain de l’édition phonographique. D’autant que ses fidèles complices, ses compagnons d’armes des premières heures sont rompus à l’exercice. Yoni Zelnik que l’on ne présente plus est assurément l’un des contrebassistes les plus demandé de la scène parisienne et ne compte plus ses sessions en studio alors que le batteur David Georgelet a fait le buzz cette année avec deux albums sous deux noms différents (Frix et Akala Wubé).
Seulement voilà, Laurent Epstein partage avec les grands musiciens cette élégante humilité qui l'a toujours fait rechigner à s’exposer, à se mettre sur le devant des scènes. Pas une coquetterie de star, non plutôt la modestie des vrais gentlemen. Et c’est avec cette humilité qu’aujourd’hui c’est tout juste s’il ne s’excuserait pas de venir nous présenter son nouveau-premier album. Et pour tous ceux qui le connaissent déjà, ce que nous découvrons ici ne fait que confirmer tout le talent que nous lui connaissions déjà. Celui d’un pianiste aussi sensible que délicat dans sa façon de tourner autour des harmonies, de chalouper le swing (La Madrague), de « bopper » gourmand (That’s all), d’aller dénicher les subtilités mélodiques (un Locomotivede Monk pas si atonal que ça), et de révéler tous les atours de thèmes faussement simples mais qui, sous ses doigts coulent toujours comme une belle évidence. En toute simplicité. Il faut dire et répéter que Laurent Epstein est accompagnateur dans l’âme. Accompagnateur des autres, des chanteurs et des chanteuses, accompagnateur de la musique dont il ne cherche qu’à mettre en évidence la beauté des lignes mélodiques (enfin un pianiste qui aime la mélodie !). Mais aussi accompagnateur de lui-même dans cette façon si subtile et suprêmement élégante de servir la musique. En toute simplicité. Il y a chez lui cette façon de s’effacer devant la phrase musicale et de la laisser vivre. Comme s’il voulait disparaître devant la musique, ne pas en imprimer sa propre marque, juste la jouer avec cette grâce et cette légèreté qui est comme un défi aux lois de l’apesanteur. On ne peut s’empêcher de penser qu’il partage cette apparente modestie musicale avec un Alain Jean-Marie, lui aussi grand accompagnateur devant l’éternel.
Laurent Epstein choisi avec un goût exquis ses compositions, passe en revue quelques standards (mais pas forcément les plus fréquents), joue quelques unes de ses propres compositions (au demeurant superbes) avec autant de détachement élégant que de gourmandise mutine, s’amuse même avec une chanson comme La Madrague dont il met en exergue tous les trésors cachés. Sorte de petit clin d’œil pour dire que cela n’est jamais tout à fait sérieux. Jamais trop grave. C’est que, pour Laurent Epstein , tout est matière à faire chanter le swing pour peu qu’il s’arrête un peu sur son cas.
Sa musique ne réinvente jamais le jazz. Pas de ça chez lui ! Phineas Newborn, Hampton Hawes, Hank Jones, Wynton Kelly et Bill Evans lui ont forcément soufflé deux ou trois trucs de pianistes. Et d’eux Epstein a gardé cette façon de jouer, de swinguer, de balancer en toute simplicité. Aucune introspection sombre chez ce pianiste-là. A la limite du modal. Il suffit d’entendre le Lullaby of leavesqu’il joue en solo pour entendre chez Epstein l’anti-pianiste tourmenté et solitaire.
Ses camarades de jeu, indéfectibles amis lui offrent comme en cadeau un écrin affectueux dans lequel il s’en va chercher ses pépites, celle qu’il offre avec l’œil attendri et amoureux de ceux pour qui l’amour est justement une offrande belle et joyeuse.
Et avec cette façon de donner vie et âme à son piano, on jurerait même que pour une fois, la vraie chanteuse, c’est lui.
Jean-Marc Gelin
Ps : pour les parisiens, n’hésitez pas à aller l’entendre au Sunside le 20 septembre