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Ben SIDRAN en concert au Sunset à Paris à partir de jeudi 11 Novembre 2010
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Ben SIDRAN en concert au Sunset à Paris à partir de jeudi 11 Novembre 2010
Indépendant – 2010
Rasul Siddik (tp), Adrien Varachaud (sop/ten), Tom McClung (pno), Wayne Dockery (cb), Douglas Sides (dms)
Enregistré lors d’un concert au Jazz Club de l’Alibi le 15 Mai 2009, cet album réunit une équipe de musiciens exceptionnels de par leurs talents, mais aussi de par leurs expériences respectives. Rasul Siddik, trompettiste audacieux, fait résonner son instrument avec la passion qu’on lui connait. Le pianiste Tom McClung participe lui aussi à l’expérience par la folie de son jeu. Wayne Dockery, autrefois le contrebassiste de Stan Getz notamment, donne la réplique au batteur Douglas Sides, étant lui aussi un personnage ancré dans l’histoire du Jazz. Le saxophoniste Adrien Varachaud ne pouvait pas mieux s’entourer pour ouvrir le concert avec une composition, donnant alors son nom à ce qui sera l’album, « Strange Horns ». Et c’est Barry Altschul que l’on retrouve à la production et au mastering, lui qui nous avait déjà comblé de bonheur sur « Conference Of The Birds », entre autres. Comment passer à côté de cette ballade formidablement interprétée, « Soul Eyes » de Mal Waldron, dans laquelle chaque soliste offre de véritables sensations en usant d’un sens raffiné de la mélodie. D’influence coltranienne, l’esthétique originale des pièces interprétés évolue dans la pureté d’un swing ravageur, et cela dans la plus grande tradition des arrangements pour quintet de Jazz. La recherche de la dissonance, l’impureté sonore, la fantaisie improvisée. Tous ces ingrédients ne se sont pas réunis là par hasard. Il va de soi que cette ambiance biscornue rend un nouvel hommage à l’œuvre d’Ornette Coleman, ayant à l’esprit ce perpétuel rêve de Liberté. Un album teinté de nostalgie, nous l’aurons compris. Mais pas dénudé de talent et d’audace, il faut le dire, tant l’intéraction entre les musiciens nous offre toute la fraicheur d’un vrai, d’un grand groupe de Jazz.
Tristan Loriaut
Collectif Soul-Gang – Musicast Distribution – 2010
Gaël Cadoux (Rhodes, Hammond B3, Arrang. Cuivres), Jérémie Coke (Basse, Arrang. Cuivres), Thomas Faure (Sax Alto, Tenor, Bariton, Arrangements cuivres), Guillaume Poncelet (Trompette, Bugle, Clavinet, Rhodes, Piano, Juno, Memorymoog, Hammond B3, Arrangements cuivres), Arnaud Renaville (Batterie), + GUESTS : Stéphane Edouard (perc.), Sébastien Llado (tmb), Alain Paliseul (tmb), Olivier Bodson (tmp), Christophe Panzani (Sax alto, bar), DJ Grasshopa (platines), Ben l’oncle Soul (chant), HKB Finn (rap), James Copley (chant, harmonica), 20Syl (rap), NYR (chant)
Electro Deluxe est un groupe dont la renommée n’est plus à faire. « Play » est le troisième opus de cette formation de pure électro, teinté de musiques urbaines fortement variées. Monté comme un road movie, et de façon titanesque, les différentes compositions du « crew » se suivent et ne se ressemblent pas, dans le souci permanent de la clarté et de la précision du son. La liste des invités est aussi longue que prestigieuse et comprend notamment la présence de Ben l’Oncle Soul, artiste aux multiples facettes, étonnant de fraicheur créative. Electro Deluxe ne se résume pas à un simple groupe d’électro où les solistes évoluent tour à tour sur de la musique créée par des machines. Preuves à l’appui avec ce disque et les deux précédents puisque les musiciens ont choisi le parti-pris de créer eux-mêmes le son électro qui les caractérise, saupoudré de samples ravageurs, et bouclés en live, s’il vous plait ! On peut y ressentir fortement l’influence du Jazz, non seulement par les parties improvisées des solistes hors-pairs, mais aussi et surtout sur l’harmonie avec une audacieuse succession des accords (« Play »). Il est même parfois permis d’y retrouver le son du célèbre RH Factor de Roy Hargrove, là où les trompettes interviennent l’une sur l’autre de façon mélodique (« Please Don’t Give Up »). Se succèdent aussi les lignes de basses ravageuses de Jérémie Coke pour qui le groove est une seconde nature. On pense aussi au Jamiroquai des bonnes années 90, même si le son a considérablement évolué depuis, et cela en faveur du groupe Electro Deluxe. Les membres fondateurs, Thomas Faure, Gaël Cadoux et Arnaud Renaville, se trouvent toujours à la bonne place, orientant le son du groupe vers toujours plus de nouveauté. Les vieilles recettes ne sont pas non plus boudées, en témoigne notamment la présence du clavinet (« Between The Lines »), ou bien d’arrangements tonitruants de cuivres rappelant les grandes heures du Big Band (« Old Stuff »), et agrémentant cet esprit funky redoutable de persuasion. Encore une audace de plus, le savant mélange du flow des chanteurs de Rap aux rythmes endiablés de la soul (« Let’s Go To Work »), s’avérant tout à fait réussi tant le mariage des deux semble évident. Tous ces signes ne trompent pas : ce nouvel album d’Electro Deluxe nous enchante par sa poésie sonore et son groove communicatif, ce groupe étant devenu au fil du temps incontournable en la matière.
Tristan Loriaut
Emarcy 2010
Michel Portal (clb, ts, ss), Ambrose Akinmusire (tp), Bojan Z (), kyb), Lionel Loueke (g), Scott Colley (cb), Jack De Johnette (dm)
Encore une fois Michel Portal se réinvente, prend le contre-pied et surprend là où on ne l'attendait pas. De cet all stars qui aurait pu ressembler à une session "name dropping" on aurait pu craindre une réunion de performers jouant sur le caractère vraisemblablement éphémère de la rencontre. Or cette formation, inédite s'il en est, et dont le casting fort surprenant a été réuni sous la houlette du maître basque, livre ici un réel projet extrêmement abouti. Projet magnifiquement écrit par Portal ( qui signe tous les titres à l'exception d'un titre d’Eddy Louis et un de De Johnette) et remarquablement mis en scène par le saxophoniste. Bien plus qu'une rencontre, un vrai projet musical à la fois riche et d'une formidable densité. Projet aux couleurs parfois sombres ou à tout le moins en clair obscur mêlant les harmonies du jazz à celles de la musique latine ( Cuba si, cuba no) ou à celles suggérées de quelques bandas assagis et sobres.
Portal fait ici preuve d'orfèvrerie dans l'organisation très précise d'une trame subtile qui évite tous les clichés d'écriture, les césures des chorus alignés ou les montées en paroxysme, pour privilégier le charme d'une musique dont la cohésion orchestrale se dévoile intégralement tout en laissant l'auditeur en découvrir des raffinements cachés. Pas d'explosion donc, mais une musique plus feutrée et totalement maîtrisée jusque dans ses moindres détails ( pour l'explosion on attendra la scène). Le plaisir des musiciens à jouer ensemble et le respect qu'ils s'inspirent mutuellement semble évident. Jamais policée (Portal ou Akinmusire peuvent parfois rugir à la limite du free), mais toujours aérienne cette mécanique-là est parfaitement bien huilée. Et c'est là un équilibre très délicat à trouver et que Portal organise avec une pointe de génie et beaucoup de retenue.
Les rencontres émergent avec tact. Il peut s'agir des questions-réponses entre Portal et Lionel Loueke (écouter ce sublime jeu d'Ombres dans le morceau éponyme, magnifique magie du temps en suspens). Ce peut être la répartition de l'espace entre le saxophoniste et un Bojan dont la discrétion est d'une présence indispensable. À moins que ce ne soit la complicité de la paire américaine entre Scott Colley (qui apporte toute sa gravité) et Jack de Johnette (maître dans le jeu fin des cymbales légères) et qui forment un tapis rythmique d'une incroyable finesse, véritable écrin pour la musique "portalienne". Et il y a bien sûr cette communion totalement improbable entre Michel Portal et le jeune Ambrose Akinmusire (28 ans) dont on ne cesse de vous dire dans ces colonnes qu'il est l'un des trompettistes les plus talentueux de la jeune génération New Yorkaise. Entre les deux, point de reniement. Le jeune trompettiste assume totalement son jeu et sa (déjà) forte personnalité musicale dans une complémentarité absolue avec Portal ( à l'image de cette intro un peu fusionnelle des deux hommes sur Tutti No Hystérique). Michel Portal quand à lui s'y montre presque paternel, lui emboîtant parfois le pas avec une grande intelligence comme dans ce Citrus Juice où il émerge de l'ombre du jeu du trompettiste dans un fondu enchaîné admirable.
Entre Europe et Amériques Portal trouve un juste équilibre. En demi-teinte Portal transmet ici le feu sacré du savoir avec beaucoup de sagesse. Transmets aussi le "son" et l'énergie. Et ce bien précieux circule entre eux : la quadrature du quintet est ici résolue.
Jean-Marc Gelin
Site de Francesco Bearzatti
Francesco Bearzatti (ts, cl) – Giovanni Falzone (tp, human effects) – Danilo Gallo (cb, guit basse acc) – Zeno de Rossi (dr, perc) – Napoleon Maddox (voix sur « Epilogue »), - Mauro Gargano (pizzicato cb sur « Epilogue »)
X (Suite for Malcom) est la seconde création du quartet « Tinissima » et le sixième cd du saxophoniste et clarinettiste transalpin Francesco Bearzatti. Celui qu’on a découvert avec le Trio Open Gate d’Emmanuel Bex avec Simon Goubert cette année à Coutances, nous a réservé une bien belle surprise. Ce trublion scénique et facétieux saxophoniste s’avère être un artiste de talent, un homme de goût.
C’est peut être la libération de Thomas Hagan cette année, l’un des assassins du commando qui a descendu Malcom X en 1965, qui a amené Bearzatti vers cette création en la mémoire de X. Condamné pour divers actes de délinquance, Malcom Little né en 1925, connu plus tard sous le nom d’El-Hajj Malek El-Shabazz, sort de prison en 1952. Il se convertit à L’islam, adhère à Nation Of Islam d’Elijah Muhammad et change son nom en X, pour signifier le rejet de son nom d’esclave. Cet orateur puissant a des propos durs qui choquent l’Amérique Blanche à qui il inspire la peur encore aujourd'hui; ce qu’il prédit dans son autobiographie (1).
Aux Etats Unis, ses nombreux détracteurs le mettent dans le sac des activistes suprématistes de la cause noire et des racistes anti-blancs. Pour ses défenseurs, il est le prêcheur noir-américain et militant des droits de l’homme qui a mis en accusation les Etats Unis pour ses crimes envers la communauté noire. C’est à cet homme que rend hommage Bearzatti : « Malcom X est l’un des hommes les plus intelligents et actifs qui ont contribué à modifier l’aspect social des afro-américains, il m’a semblé judicieux de le ramener sur le devant de la scène et ainsi, de contribuer à le faire redécouvrir ».
Avec cette suite, Bearzatti met en musique, de manière chronologique, les étapes clés de la vie de Malcom X (enfance puis adolescence, délinquance, prison, ralliement puis rupture avec Nation of Islam, son assassinat). D’entrée, le quartet met la barre très haute avec « Hard Times », une pièce hard-bop moderne et traditionnelle à la fois, ponctuée dans un premier temps par le growl enivrant du trompettiste Giovanni Falzone. Elle illustre l’enfance de Malcom X et se durcit au fil du morceau( 2). La clarinette enflammée de Bearzatti emboite le pas au trompettiste de manière ébouriffante. Pas de doute, Bearzatti est grand sur l’instrument !
« Smart Guy » raconte le parcours d’un enfant doué à l’école et ses tentatives de rapprochement avec les blancs sur une structure libre très percussive qui rappelle à bien des égards les Duets 2 Rashan Roland Kirk de Ramon Lopez. A l’époque où le jeune Malcom se cherche, il découvre New York et enquille bon nombre de petits boulots comme cireur de chaussure autour du « Cotton Club » ; justement, Bearzatti en fait un morceau explosif et totalement jouissif, complètement funky, basé sur le riff de « Funkytown », hit des années 80. Ce titre donne le « la » de l’atmosphère particulière du "Cotton Club", que chacun imagine allègre et excessive, et la danse à laquelle on s’y adonnait. S’en suivent d’autres plages, toutes aussi significatives, qui séquencent d’autres moments importants de sa vie, comme la période de délinquance avec le transe-groovy « Prince Of Crime » ou le très chicagoan-free « Satan In Chains » à l’époque où notre héros, en prison de 1946 à 1952, est surnommé Satan par les détenus. Viennent ensuite le progressif et lyrique « Conversion », puis « A New Leader », un morceau dense sur un multi-rythme rock-funk à la basse électro-acoustique et aux sonorités électroniques et à l’allure fusion de la belle époque de Gong. Après un morceau pour évoquer la rupture avec Nation of Islam, Napoleon Maddox scande « Epilogue » et raconte l’assassinat de Malcom X pour bientôt clore le cd.
Avec une musique pas toujours à la fête mais humaniste et imagée, Bearzatti réalise un exploit de diversité musicale. Les musiciens du quartet servent une musique où le collectif prime. Bearzatti a une présence grandiose, Falzone est renversant d’éclat et de conviction - le discours des soufflants est incisif -, la rythmique acérée de Danilo Gallo et Zeno di Rossi dispose d’un espace inouï et laisse libre cours à une créativité dévergondée et très fructueuse. A eux quatre, ils forment une sacrée équipe d’artificiers et de créateurs d’ambiance. Dotée d’une densité à toute épreuve, d’une narration juste et intense, la musique de cette suite en fait un album que l’on savoure immodérément.
Jérôme Gransac
Francesco Bearzatti
Jazz sous les Pommiers 2009, Théâtre Municipal, Coutances, France, 19/05/2009
© Patrick Audoux
Jean-Pierre LELOIR : « Portraits Jazz »
Textes de Stéphane Koechlin
Edition Fetjaine
La Martinière ( www.lamartinieregroupe.com)
Je me souviens de ce concert cet été aux Arènes de Montmartre. À côté de moi un photographe assistant au concert de Norma Winstone absolument incapable de comprendre la musique et usant bruyamment de son déclencheur dans les moments de silence et de suspension de la chanteuse. J’enrageais sur ma chaise et me disais que ce photographe-là, si visible, si prévisible aurait peu de chance de faire jamais de très bonnes photos.
Car l'art de la photographie est en effet souvent proche de celui de la dissimulation. C'est souvent celui qui consiste à se faire oublier pour capter l'instant rare et précieux que justement seuls certains photographes parviennent à immortaliser.
Les clichés de Jean-Pierre Leloir, bien connus et vus souvent, témoignent assurément de cet art. Sauf que chez lui, la dissimulation ne relève pas du vol de l’instant précieux mais d’une appropriation de l'instant de grâce en toute intimité avec l'artiste. Témoignage d’une très grande proximité aussi.
Sinon quoi ? Comment serait-il parvenu à saisir le grand Louis affalé sur sa chaise, le pantalon relevé dans un pur moment d’abandon ? Sinon comment parvenir à capter John Coltrane jouant seul devant sa glace devant la photo de son ami Eric Dolphy, avant d'entrer sur la scène d'Antibes pour ce fameux concert de 1965. Comment ne pas être troublé et ému par cet instant ? Et s'il n'y avait pas cette proximité intime, comment serait-il parvenu à saisir ainsi le doute chez Bill Evans, qu'aucun photographe n'avait approché de si près. Ou encore le sourire, si rare de Miles Davis.
Jean-Pierre Leloir est à lui seul une page entière de l’histoire de la photographie de jazz . Leloir a traversé depuis les années 50 tous les festivals de jazz de l’hexagone depuis qu’un GI à la libération lui tend un appareil de photo. Image déjà sublimée d’un décor de cinéma.
Le Loir va alors traverser les moments du jazz en apportant le témoignage d’une certaine approche esthétique ancrée dans son époque. Au plein cœur de la Nouvelle vague, Jean-Pierre Leloir baladait son regard dans les années 50 avec une sorte de vision en technicolor, si cinématographique qu’il n’en oubliait jamais la mise en scène spontanée où le décor et le détail sont presque aussi importants que le sujet lui-même. Le manteau de Bill Evans comme une œuvre de peintre hollandais. Le chapeau de paille posé sur les genoux d’un Dexter Gordon altier. Le public en profondeur de champ derrière Ornette Coleman au Jazzland en 1965. La masse orchestrale qui se dégage visuellement de l’orchestre de Count Basie. Le rouge vif de la mallette de Dizzy Gillespie jouant en maillot de bain lors de l’enregistrement de French Riviera en 1962 et le jaune du décor derrière Bud Powell devant ce piano monumental. Chez Leloir le tout et l’unique se confondent dans un art de la lumière et du champ visuel. Il y a chez lui une approche de grand mâitre de la peinture classique.
Alors que la photo de jazz a longtemps été figée dans une posture en noir et blanc comme canon esthétique incontournable et à l'aune de laquelle Herman Leonard fut intronisé comme champion dans sa catégorie, les clichés de Jean-Pierre Leloir avait cette audace de la couleur et de la lumière.
Si les textes qui les accompagnent sont parfois un peu candides (voire légers) lorsqu’ils se veulent biographiques, les anecdotes de Jean-Pierre Leloir sont en revanche souvent savoureuses.
Les premières photos de Leloir n’existent pas. Elles furent prises avec un appareil non chargé un soir de concert de Duke Ellington devant le Palais de Chaillot. Et c’est donc un peu sur un malentendu que toute cette histoire a commencé. Le reste est ensuite un festival à lui tout seul. Une vision éclatante de ce jazz revigoré si tant est qu’il dût l’être. Son oeil captait la résurgence des sourires et des regards d’où émerge un peu l’âme des musiciens et peut être le mystère de leurs plus beaux chorus.
Jean-Marc Gelin
Pour être un peu chipoteurs , on notera une visible erreur de pagination qui vient placer, dans la « chronologie », Art Blakey et Kenny Clarke entre John Mc Laughin et Sun Ra ( !!).
2010 - Aum Fidelity / Orkhêstra
David S. Ware – ts, stritch, saxello, William Parker – cb, Warren Smith – dr, timbales, perc
“I am back”.
Le saxophoniste David Spencer Ware l’annonce fièrement sur son site web. Ce dernier des Mohicans d'un jazz moderne-avant-gardiste américain, authentique, d'envergure internationale, est de retour avec Onecept, après un combat difficile contre le diabète qui s’est soldé par une greffe des reins en mai 2009. Après dix ans de dyalise, devenue inefficace, Ware accepte l'idée de greffe. Sur les conseils de son agent américain, Steven Joerg, Ware fait un appel aux dons de reins. Immédiatement, une donneuse propose un rein: c'est Laura Mehr. Soulagement.
Il enregistre Onecept, que l'on traduit comme « en une prise », avec ce nouveau trio en décembre 2009 au studio Systems Two à Brooklyn. 2009 marque cinquante années de pratique du saxophone pour le saxophoniste. C'est aussi l'année de la renaissance artistique. David S. Ware est un musicien de jazz authentique, pure souche. Élevé par la tradition, il « fait le métier »: il arpente les clubs et développe son art, coûte que coûte. Dès le début, Ware prend conscience de la nécessité vitale de creuser le sillon le plus solide et profond. Il fonde alors ce fabuleux quartet, à la longévité exceptionnelle de 15 ans, avec Matthew Shipp au piano et le contrebassiste William Parker, le fidèle parmi les fidèles, alors que se succèdent quatre batteurs aux styles différents (Marc Edwards, Whit Dickey, Susie Ibarra, Guillermo E. Brown). Entre 1988 et 1996, il s'exprime à travers un jazz d'avant-garde et cultive un jazz aride. Puis en contrat avec Columbia Jazz entre 1997 et 2001, il s'essaie à un jazz modal et rude, structuré et sans concession. Le contrat rompu, il rejoint les labels Thirsty ear et AUM Fidelity pour une phase de renouvellement intense alliant des albums « traditions » (Balladware, Freedom Suite) et des œuvres introspectives aux effets sonores nés de travaux de post-production (Corridors and Parralels, Threads). L'année 2006 voit sortir l'album « Renunciation » qui annonce la fin du quartet historique. Ware revient deux années plus tard avec son « New Quartet » composé de Joe Morris à la guitare, William Parker et Warren Smith à la batterie. Non, David S. Ware ne renonce pas. Justement.
Sur Onecept, Ware joue de trois saxophones– on les entend chacun sur trois pièces -, renoue avec deux d’entre eux peu utilisés (stritch, saxello), qu’il avait contribués à faire revivre déjà par le passé (Great Bliss Vol. 1 & 2). Onecept est une création directe et spontanée, sans répétitions ni compositions. La directive de Ware à ses musiciens est de prendre part dans la musique avec une propre indépendance expressive. Une prise, un concept, une conscience: les neuf pièces débutent de manière directe, dans une sorte d'immédiateté cohésive avec Warren Smith comme port d'attache. Elles se terminent, sans véritable préavis, sur une note spatiale et sonore du batteur-percussionniste alors qu'elles sont armées pour durer encore (« Wheel of Life », « Savaka »).
David S. Ware adopte un son plus sobre, moins incendiaire, quoique halluciné. Il n'est plus l'élément combustible du groupe comme auparavant: l'équilibre du trio tient aux trois forces égales. On entend que le saxophoniste a pris un soin à particulier à la limpidité de son son, qu’il contrôle parfaitement. Son jeu aux saxophones, faits de circonvolutions hachées qui rappellent le mantra et amènent à une quasi-transe du saxophoniste, est plus compacte et décisif que par le passé; la densité est plus fulgurante (Écoutez le magnifique solo sur « Desire Worlds »). On aime à penser à la renaissance du saxophoniste. William Parker est comme à son habitude une mine de sonorités décalées, en particulier à l'archet, de rebondissements rythmiques et une grande force de proposition. Mais la belle surprise est Warren Smith qui sonne comme une évidence. C'est à se demander pourquoi il n'apparaît qu'aujourd'hui dans la sphère musicale de Ware! Il est la clé percussive qui lui manquait. Smith est le batteur accompagnateur ubique par excellence: d'une main, il colorie les cordes de la contrebasse ou les ponctue à contre-temps à coups de gongs (« Book of Krittika »), de l'autre il suggère un mouvement de fulgurance au saxophoniste. Orchestrateur rythmique et sonore, Smith scintille et donne une vibration modulatrice à la musique du trio, aussi bien sur les peaux des timbales que sur la batterie.
Alors que Ware fête ses cinquante ans de pratique du saxophone, sa technique semble en pleine expansion, la maitrise totale de ses instrument lui permettent de projeter sa musique encore plus haut. En 2005, il nous confiait être guidé par une force qui le poussait à jouer, guidait son souffle; il nous racontait comment il se sentait investi de la force de Ganesh (« c’est la force de Dieu qui passe à travers moi. »). Le Saxophoniste Mystique est aujourd'hui encore plus convaincu par ce qui le meut depuis toujours : Dieu, un jazz expressif et suggestif... Free-jazz, terme bien trop réducteur ; Jazz introspectif, sans aucun doute ; mais jazz authentique avant tout. Un Musicien rare.
Jérôme Gransac
3 Cd Greenleaf 2010
Distribué par Orkhestrâ
Dave Douglas (tp), Markus Strickland (ts), Adam Benjamin (fder), Brad Jones (b), Gene Lake (dm), DJ Olive (ord, tntbles), Ingenieur du son Geoff Countryman
Le point de départ pour Dave Douglas était de créer, avec le réalisateur vidéaste Bill Morrison un projet tournant autour du thème de la création humaine. Morrisson pour les images en montage-collage auquel il est familier ( tiré notamment de séquences de films anciens) et Dave Douglas pour la musique, avec son groupe, Keystone. Vaste sujet que les deux artistes décidèrent d’aborder sous l’angle métaphorique du Frankenstein de Mary Shelley. Chacun travailla alors de son côté et les images de Bill Morrisson et la musique de Dave Douglas se retrouvèrent en janvier 2010 pour une session de 5 jours au CCRMA (Center for Computer Research in Music and Acoustics à l’Université de Stanford) sous la houlette de l’ingénieur du son Geoff Countryman, auteur ici d’un véritable tour de force.
On ne sait pas trop si Dave Douglas a composé pour le film ou pour les musiciens tant la symbiose entre les deux est ici parfaite et offre à Keystone, une musique écrite sur des nappes fantasmagoriques et lunaires, volontairement inspirées du Silent way de Miles Davis. Où il est fondamentalement question de l’espace laissé au jeu développé sur des trames musicales.
L’univers s’adapte alors aux collages vidéos réalisés par Bill Morrisson et déploie avec une force évocatrice saisissante, un univers volontairement étrange, souvent inquiétant, relevant de sourdes angoisses sans pour autant n’être jamais totalement terrifiant ( Dave Douglas n’est pas John Zorn).
Dans ce magma sonore où l’électronique joue un rôle énorme, Dave Douglas laisse ses musiciens jouer tout en cadrant leurs interventions. Markus Strickland au ténor y est particulièrement brillant et Dave Douglas, le trompettiste de Masada, toujours exceptionnel, rendant toujours hommage aux maîtres anciens (Miles, Don Cherry on le sait) mais aussi à ses jeunes compagnons d’armes (comme Ambrose Akinmusire ou Ibrahim Malouf qu’il cite dans ses liners notes). Mais dans cet objet musical fantomatique, la prouesse vient aussi du traitement du son assuré par l’apport énorme de DJ Olive qui aux turntables se démultiplie et fait naître les atmosphères de l’album, l‘angoisse de l’apparition de bruits lointains et urbains, de cris suggérés, et d’une brume électronique inquiétante (Prologue) qui nous plonge un peu dans un Londres nébuleux et modernisé. Un univers parfois liquide aussi, flottant entre eau et espace et qui relève presque de l’expérience sensorielle ( Is it You ?).
On peut certes s’étonner de la réunion de 3 CD qui forcément comportent pas mal de redites dont le thème central « Creature » qui revient à de multiples occasions. En réalité ces trois albums, édités d’abord séparément relevaient chacun d’une logique différente : le premier était la bande originale jouée lors de la projection. Le deuxième était sa version purement « jazz », de studio. Le 3ème enfin, comportait les thèmes finalement non retenus par Bill Morrisson. Alors certes la musique se suffit largement à elle-même, mais l’on ne peut éviter la frustration d’être privé du film et l’on se dit que finalement il aurait été bon d’ ajouter au coffret le DVD du film sans lequel le projet perd un peu de son sens. Choix éditorial curieux.
Reste que la musique est tout simplement superbe dans toutes ses dimensions. Dans sa dimension narratrice, on l’a dit. Mais aussi dans son écriture remarquable, ses arrangements, ses solistes et le traitement du son digne des plus grandes épopées du jazz. Nous nous étions il y a quelques temps enflammés pour le Moonshine de Keystone. Ce groupe définitivement s’impose à nos yeux comme l’une des formations les plus excitantes du moment, poursuivant la démarche de Miles par d’autres moyens. Il faut pour cela s’appuyer sur un collectif de musiciens exceptionnels qui se fondent avec brio dans la masse sonore qui se révèle à son tour un écrin superbe pour l’émergence de la musique. Ce magma est pétri sous la main d’un Dave Douglas génialement inspiré.
Jean-Marc Gelin
Cam Jazz 2010
Paul Mc candless (oboe, fl, saxs), Glen Moore (cb), Ralph Towner (g, p), Mark Walker (dr, perc)
Petit rappel pour un album qui aura certainement passé inaperçu et que c’est bien dommage et que franchement faut ouvrir les esgourdes parce que y a pas d’raisons de s’faire du mal et de passer à côté de ce petit nounours. Parce qu’il y a des petits bonheurs tout simples dont on ne devrait surtout jamais avoir honte. Du genre, prendre du plaisir comme celui que l’on a à l’écoute de ce nouvel album d’Oregon, le célèbre groupe crée par le guitariste Ralph Towner en 1971 et qui, presque trente ans plus tard semble baigner dans le même bain de jouvence. Jusqu’à livrer une musique d’une simplicité biblique, d’une évidence charmante avec la même fraîcheur que si c’était hier. Car ces musiciens-là qui se connaissent si bien n’ont pas perdu leur enthousiasme et leur talent. Ils savent faire le métier et le font avec envie. Mélodies efficaces, Paul Mc Candless sopraniste et flutiste -soliste étincelant, un Ralph Towner guitariste (acoustique) aux couleurs chatoyantes et à l’occasion pianiste et enfin une rythmique frémissante. Les couleurs sont un peu world-fusion et l’on pense au tribu qu’un groupe comme Hadouk Trio doit à ses ainés.
On chante les airs comme de vraies chansons qui s’installent et vous reviennent en caboche longtemps après. Parfois ça frise la telle simplicité que les snobs diront que c’est « service minimum ». N’empêche, on danse, on se laisse prendre, on met ça en boucle. C’est court, bref, fugace.
Franchement touchant.
Posologie : remplacer les chants de noël au pied du sapin par le CD d’Oregon.
Jean-Marc Gelin
Black and Blue / Socadisc
Rebecca Cavanaugh – voc ; Frédéric Loiseau – g ; Claude Carriere – p ; Marie Christine Dacqui – cb
En concert: le 23 novembre au SUNSIDE
Avec un tel titre, on aura vite compris le projet de cet album qui respire d’une douce nostalgie sans pathos, s’attardant sur des standards, de belles mélodies du jazz. Puisque le sous-titre est « Summer in all seasons », cet album, en dépit de sa première chanson, « Autumn leaves » peut s’écouter à loisir, en toutes saisons d’autant que le guitariste Frédéric Loiseau apporte les harmonies brésiliennes qui réchauffent les mélodies.
Présenter Claude Carrière à quelqu’un qui dit aimer le jazz ou même s’y intéresser est forcément inutile. C’est à lui que nous devons la découverte sur France Musique [sans « s » à l’époque, c’était en 1977] de la série feuilletonnesque ‘Tout Duke’ ! Il se met au piano accompagnant la jeune chanteuse de parents américains mais élevée à Londres, Rebecca Cavanaugh. Tous deux partagent un amour réel pour l’alter ego du Duke, le compositeur de mélodies immortelles Billy Strayhorn : cinq titres « Daydream », « Something to live for », « A flower is a lovesome thing » et « Blood count » lui rendent donc hommage, car Claude Carrière a « le cœur ellingtonnien » selon la jolie formule de son compagnon du JAZZCLUB Jean Delmas.
La chanteuse sert ce répertoire d’une voix tendre et voilée, toujours sur le bord de la fêlure. Sans jamais hausser le ton, sur le mode de la confidence et du murmure, elle berce délicatement de son vibrato léger, «Sometimes it snows in April », ballade de Prince sur fond des cordes de la guitare et de la contrebasse réunies.
Les arrangements sont soignés et voilà bien une chanteuse qui laisse de l’espace aux musiciens : écoutez le piano sur « Something to live for », la première chanson de Strayhorn enregistrée par Ellington ou sur la valse enivrante et mélancolique« Lotus Blossom ».
Piano et contrebasse terminent l’album d’un sombre Bloodcount », alors que l’on se plaît à rêver devant la pochette illustrée de la composition de Sonia Delaunay (la mère de Charles) « Cinema ».
Sophie Chambon
Les Dernières Nouvelles du Jazz