JJJJJ WILLIAM CLAXTON – JOACHIM E. BERENDT
NEW ORLEANS 1960
Editions Taschen
En 1960, le musicologue allemand, Joachim E. Berendt proposa au photographe William Claxton de voyager avec lui à bord de sa Chevrolet Impala, à la rencontre du jazz des États-unis. Claxton était jeune alors et n’avait encore acquis sa notoriété de photographe de jazz. Au cours de ce long périple l’une des étapes les emmena naturellement à la Nouvelle Orléans. Là dans ce travail qui s’apparente plus une véritable recherche ethnomusicologique, c’est un véritable choc pour le photographe alors que Berendt y voit autant de sujet de fascination qu’un formidable matériau pour le chercheur qu’il est. Car en pénétrant en Nouvelle Orléans, les deux hommes pénètrent au cœur d’un territoire à part entière dont les codes, le mode de fonctionnement et les mœurs ont tout pour stimuler l’intelligence et exciter le regard. Ils entrent dans ce territoire comme on entre dans un pays inconnu, en l’occurrence celui du Bayou. Et c’est alors l’occasion pour le photographe de saisir en pleine ère Kennedy et sur le vif ces clichés sublimes.
Territoire spécifique, autonome dans ses codes sociaux, ancré à la fois dans sa créolité que dans les réalités de l’Amérique raciste, ce pays presque autonome dans ses us et coutumes a pour lien social la musique. Le jazz et le blues. Pays pauvre et misérable où la peine des jours rudes est transcendée dans de grands éclats de rires et de danse, magnifiée dans sa créolité joyeuse. C’est la Nouvelle Orléans des enfants traînant dans les rues une guitare ou un harmonica à la main, dansants pour d’invisibles badauds, pour le bonheur aussi gratuit que l’air que l’on respire, pour la frénésie du jeu libérateur du fardeau. Plus que nulle part ailleurs on y voit la musique alors exalter cette force de vie. Libérer l’homme. Dans cette Amérique créole de vieilles mamas habillées comme au sortir de la messe poussent encore le blues dans de vieux rades et jouent du piano bastringue le sac à main posé sur les genoux. Lien social invisible qui rapproche. Des enfants jouent de la trompette devant la maison de Louis Armstrong. Des figures légendaires, encore en vie lorsque les deux auteurs ont réalisé ce livre, hantent encore les rues de la Nouvelle Orléans. On y croise le vieux George Lewis, on y croise Kid Thomas, on y croise la chanteuse Lizzie Miles qui pose dans son salon, Jim Robinson et Slow Drag Pavageau errent encore dans les rues de Dumaine Street et l’on y croise aussi tout ceux qui n’ont pas de nom mais qui écoutent avec des flammes aux fond des yeux. Et puis bien sûr les fanfares et les enterrements auxquels la foule se mêle indistinctement puisque tous savent bien qu’une fois le mort mis en terre, cette fanfare déchaînera la liesse dans toutes les rues du quartier, que les gens descendront, qu’ils se mêleront les uns aux autres et qu’ils danseront derrière ces fanfares mythiques comme le George Williams Brass band, le Tuxedo ou le Eureka Brass band.
Pour un peu on regarderait ces images avec nos oreilles. Pour un peu on serait dans la peau du jeune Louis sur le perron de sa maison et l’on entendrait presque Buddy Bolden passer au loin avec son cornet.
Mais les auteurs, dans leur travail de recherche savent que cette Nouvelle Orléans est aussi le produit étonnant de sa créolité et d’un environnement profondément marqué par la ségrégation. Cette Nouvelle Orléans où quelques clubs de strip tease ont remplacé les clubs de jazz dans les rues du Vieux Carré reste profondément marquée par la violence raciste. L’auteur remarque avec le candide du chercheur cette fontaine d’eau où il y a deux robinets et sur le mur écrit à la main « For White only / Coloured » et de s’étonner qu’il s’agisse pourtant de la même eau qui coule. Les deux reporteurs- chercheurs trouvent encore quelques illuminés comme le trompettiste blanc Nick La Rocca qui, quand il pose pour le photographe trouve encore le moyen d’affirmer que le jazz est une affaire de blanc « qu’il a crée avec l’Original Dixieland jazz Band » (NDR : premier groupe de jazz à avoir enregistré un disque). Peu importe puisque l’on voit bien en regardant ces clichés sublimes que le jazz est inventé tous les jours dans ces rues, qu’il est affaire collective et que de sombres imbéciles ne peuvent pas se l’approprier.
L’ouvrage se conclut sur la rencontre de nos deux auteurs avec un célèbre jouer de blues enfermé à la prison d’Angola. Rencontre poignante. Saisissante. Textes magnifiques qui disent la détresse. Photos incroyables de ces hommes qui chantent ou écoutent comme pour trouver refuge. Là encore on est au bord d’une émotion saisissante.
Les photos de Claxton sont prises en noir et blanc ou en couleur, comme pour montrer l’ancrage profond de la Nouvelle Orléans dans cette tradition que la modernité bouscule. Elles montrent des visages ou des foules. Ces photos sont belles car elles ne trichent jamais.
A l’appui de ces clichés, les éditions Taschen ont eues la lumineuse idée de joindre les textes de Berendt particulièrement éclairants dans leur dimension ethnomusicologique.
Un an après l’ouragan Katrina la publication de ce livre magnifique est salutaire. Cette (re)découverte de la Nouvelle Orléans nous bouleverse. Car nous savons aussi que la dimension sociale de cet ouvrage nous projette moins dans le passé que dans cette cruelle actualité. Celle que les caméras cette fois nous ont transmises. Celle qui montre que lorsque tout change, rien finalement au fond ne change vraiment.
Jean-Marc Gelin

Cela fait déjà quelques années que ce jeune guitariste ne cesse de nous surprendre. Qu’il navigue entre le rock furieux à
DNJ : Comment a été accueillie la sortie du nouvel album de Collectif Slang MD : Bien mais sans plus. En fait plusieurs choses sont venues se télescoper. D’abord la sortie du très médiatisé Jus de Bosce de Méderic Collignon et celle du quartet de Vincent Courtois. Mais on a eu un bon écho de Thierry Lepin dans Jazzman et de Frederic Goaty dans Jazzmag. Et puis c’est vrai que dans le monde du jazz on a du mal à affirmer notre identité. Si tu rajoutes à cela le fait qu’il n’y a plus Méderic dans le groupe et que la sortie de l’album s’est faite sans lui, tout ceci explique peut être qu’il y ait eu peu de retentissement.
DNJ : Le départ de Collignon, c’est la fin d’une histoire ? MD : Non certainement pas. Mais tu sais Collectif Slang existe depuis 8 ans. Méderic avait envie de faire autre chose, de se consacrer notamment au projet qui lui tient à cœur. C’est vrai que nous faisons tous partie de groupes très collectifs où chacun apporte son truc et je crois que Médo a envie à ce stade de sa carrière de se concentrer un peu plus sur ses propres projets musicaux. Mais je te rassure il y avait une vie avant et il y aura une vie après Méderic. Même sil ne s’agit pas de remplacer Méderic mais juste de faire autre chose. Du coup lorsque l’on joue, on joue à 4 et on invite Mike Ladd ou Bruce Sherfields à se joindre à nous quand ils sont disponibles.
DNJ : Quelles sont vos influences dans le Collectif ? MD : Par définition dans un collectif, nos influences sont assez différentes mais on se retrouve sur pas mal de points communs. Mike Patton et John Zorn sont des sources qui nous réunissent. Mais on va chercher aussi toutes les influences de rock un peu méchant du genre Sonic Youth par exemple.
DNJ : Il y a un titre qui s’appelle « le kid de Minneapolis », c’est un clin d’œil à Prince ? MD : Ce n’est pas un morceau de lui mais oui c’est clairement un truc qui s’en inspire. En fait Médo et David Aknin sont de vrais fans de Prince.
DNJ : Zorn c’est votre lien avec le jazz MD : En fait c’est moins Zorn que tout ce que Zorn met dans sa musique. L’idée de parvenir à intégrer toutes les références et toutes les expérimentations musicales. Mais dans notre album on est parti de ce que l’on savait jouer sans se lancer dans des défis insensés. En essayant de faire tourner des idées. Qu’est ce qu’on peut faire de Sonic, de Prince, de Mike Patton….
DNJ : Tu donnes l’impression d’exprimer clairement ton côté Dr Jeckyll et Mr Hyde. On t’entend manier la guitare furieuse avec Slang et en même temps être d’une extrême douceur avec Limousine ave des couleurs très empruntées à Ry Cooder. MD : Le côté Ry Cooder vient du fait que j’adore les musiques méditatives. Et il y a un peu de cela chez Cooder. Mais j’adore par ailleurs les musiques indiennes ou les musiques de Sakuhachi (NDR : la flûte japonaise). Par rapport à Ry Cooder en fait c’est dans notre album de Limousine que l’on retrouve l’influence et ce qui nous a inspiré c’est très clairement Paris-Texas de Wim Wenders. Mais quand on a fabriqué Limousine au départ ce n’était pas du Ry Cooder que l’on voulait mais plutôt du Neil Young.
DNJ : Justement, comment est né Limousine MD : C’est clairement venu, paradoxalement d’un problème de volume sonore. L’univers dans lequel moi et mes copains musiciens nous exprimions était un univers de violence musicale. Avec Mathieu Jérôme et Philippe Glaize, ce que l’on fait c’est de la violence pure. On est dans une approche presque animale. Avant que Chief Inspector ne prenne Collectif Slang sous son aile on a eu la vie dure. On n’était pas des gars du conservatoire. Plutôt des musiciens de cave qui avaient pas mal de difficulté à se faire entendre. C’est vrai que notre musique donne carrément dans le free rock. Mais on avait toujours l’impression qu’on ne nous laissait pas faire ce que nous voulions. Il y avait toujours un patron de club pour nous dire : « eh les gars jouez comme vous voulez mais juste pas trop fort ». Du coup on avait les retombées plutôt bonnes de ce que l’on faisait en festival mais pas vraiment de lieux ailleurs pour nous exprimer. C’était toujours très difficile d’arriver comme ça dans des programmations et d’envoyer le boulet ! Du coup Limousine est venu par réaction à ça. Au fait par exemple de ne pas pouvoir jouer fort. Limousine a été un super contrepoint à cette idée de puissance dans la musique. A un moment où l’on commençait à être reconnus par rapport à cette puissance, et qu’en même temps on avait beaucoup de problème pour trouver des lieux. Du coup on s’est dit, voilà un format où l’on va pouvoir jouer partout, où personne ne pourra l’ouvrir pendant le concert, où on entendra pas un seul tintement de verre. Impossible de se lever pour aller pisser pendant un concert de Limousine sinon tout le monde va le capter !
DNJ : Du coup c’est une musique contre nature pour vous ? MD : Il a juste fallu que l’on se fixe un certain nombre de contraintes. On s’est imposé de jouer assis (c’est une contrainte énorme pour nous t’imagines pas !). On s’est aussi imposé un look, une façon de s’habiller, de travailler notre image.
DNJ : Le problème que tu évoques avec Collectif ne vient il pas de l’ambiguïté du public auquel vous vous adressez. Tu ne peux pas me faire croire que vous ne pouvez pas jouer sur des scènes de rock, même avec votre puissance sonore. MD : Notre public n’est pas forcément un public rock. En fait l’accueil le plus ouvert que l’on a jusqu’à présent vient du jazz. Le rock c’est souvent un marché, des riffs de guitare et des pieds de grosse caisse à longueur de journée. Moi j’adore personnellement ce côté garage. Mais voilà, dans Collectif il y a une vraie dimension de recherche musicale qui ne s’inscrit pas dans ce que l’on demande aux musiciens de rock. Avec Limousine c’est très drôle car notre public est hyper diversifié. C’est bizarre de voir que cela peut toucher des gens qui viennent de cultures si différentes. Limousine est un groupe qui ne suppose pas de prise de tête. Du coup à la fin des concerts on voit des gens qui nous achètent des disques, qui nous demandent des autographes. Des trucs que l’on ne verrait pas dans un club de jazz. Et pourtant ce n’est pas vrai que l’écriture est plus simple. Avec Limousine on voit vite qu’un morceau ne pourra pas marcher alors qu’avec Slang il y a plein de micros idées qui peuvent fonctionner.
DNJ : Dans Slang pourtant derrière le chaos, votre musique semble au contraire très écrite et surtout très exigeante quand à sa cohérence et sa sonorité. MD : La sonorité est clairement un parti prit. Le jeu guitare/basse/ batterie est à la base très dense. Ensuite pour ce qui est de la place des solistes (trompette ou sax) nous avons clairement voulu repositionner les rôles voire les inverser. Mingus concevait les choses comme ça. Quand on écoute un disque de Coltrane on se prend bien sûr un solo de sax fabuleux avec la rythmique qui tourne derrière mais quand on voit une vidéo du quartet de Coltrane, curieusement on entend surtout un quartet qui joue ensemble. Le solo est un son de groupe. Le seul qui se positionne comme ça, comme leader chanteur c’est Zorn à mon avis. Il se positionne en leader tout en libérant les espaces et en organisant le son à partir de lui. Les saxophonistes avec qui je travaille comme Laurent Bardaine ou Laurent Geniez se prennent la tête depuis des années pour savoir comment exister sans prendre des solos de trois plombes. Notre façon de travailler est une partie de la réponse. Elle leur redonne une place essentielle qui n’est pas limitée au fait de prendre des chorus en solo.
DNJ : Avez vous le sentiment de faire bouger les choses dans cette musique MD : Je crois surtout que nous avons eu la chance de rencontrer sur notre chemin quelqu’un qui est véritablement animé d’une vision sur l’évolution du jazz. C’est franchement grâce à Nicolas Netter et à son label « Chief Inspector » que beaucoup de choses ont été possibles. Je me demande parfois ce qui se passerait dans cette musique, dans notre propre musique et où nous en serions s’il n’avait pas fait ce label.
DNJ : Y a t-il des connections fortes entre les différents artistes du label ? MD : Le label est un peu moins collectif aujourd’hui. Au début il ( NDR : Nicolas Netter) a récupéré une somme de disques destinés à aller nulle part de mecs qu’il connaissait vraiment bien . Depuis il a fait son chemin en tant que jeune producteur et il signe des trucs en fonction de ce qui l’intéresse. Le label s’enrichit incroyablement aujourd’hui de personnalités et de générations assez différentes. Tu y trouves Yves Robert (avec le projet « l’Argent »), il va y avoir D’Kabbal qui va faire un album avec Marc Ducret. En septembre on a enregistré un album avec Jim Black avec Collignon, Roulin et moi. Ça va sortir en avril. Un jour cela ne m’étonnerait pas que l’on voit Sclavis sortir sur le label (Je viens de participer à son dernier album L’imparfait des langues qui vient de sortir chez ECM). Donc tu vois non seulement les connections existent mais en plus elles s’élargissent.
DNJ : Quel est ton parcours ? MD : Clairement moi je viens du rock au départ. Tendance ado, guitare héro. Quand j’ai voulu commencer à prendre de vrais cours je me suis adressé à un guitariste de jazz, Philippe Eveno. Mais sinon je suis plutôt autodidacte. Je suis juste passé par l’école ARPEJ. Le jazz au départ c’était plutôt pour moi le moyen d’accéder à des formes un peu plus compliquées. J’écoutais Pat Metheny et je trouvais ça génial alors forcément je voulais faire pareil. Donc pendant des années j’ai essayé. Et puis je crois que lorsque j’ai commencé la guitare c’était un instrument qui devenait un peu « has been ». Le chorus que personne n’écoutait. La question du son est un peu venue de cela pour moi : comment me faire entendre après trois chorus de sax dans un jam d’un demi heure. Ensuite ce qui s’est passé dans le jazz à partir des années
DNJ : près ces dernières années au service du Collectif, tu as la tentation de l’enregistrement d’un projet sous ton nom ? MD : C’est clair même si je sais déjà que cela ne portera pas mon nom. En tous cas ce sera mon projet. J’y pense depuis pas mal de temp. L’Atelier du Plateau m’a laissé une carte blanche depuis près de deux ans et c’est l’occasion pour moi d’y faire des rencontres et de nourrir mes propres réflexions sur ce que je pourrai faire et avec qui. Je me remets aussi à écrire de la musique. J’ai ressorti des trucs que j’avais écris il y a longtemps et donc je commence à avoir un peu de matière. Je crois que je n’ai plus envie de faire comme avant, de la musique totalement improvisée.
Propos recueillis par Jean-Marc Gelin
JJJJ COLLECTIF SLANG: “Addict”
Chief Inspector 2006
Maxime Delpierre (g), Mederic Collignon (t, vc), Larent Geniez (ts), Olivier Lété (b), Olivier Sens (electro), David Aknin (dm), Mike Ladd (vc), Bruce Sherfield (vc)
Jean-Marc Gelin
JJJJ ERIC LEGNINI : « Big Boogaloo»
Label Bleu 2007
Eric Legnini (p), Stephane Belmondo ( bg), Julien Lourau (ts), Mathias Allamane ou Rosario Bonacorso(b), Franck Aghulon (dm)
Il nous livre, toujours chez Label Bleu, la suite de ce réjouissant album funk hard boppien. Car il est loin d’avoir épuisé le répertoire qu’il affectionne. 7 des douze compositions sont du pianiste, mais Eric Legnini aime aussi reprendre quelques standards. Avec « Smoke gets in your eyes » de Jérôme Kern, ou « Reflection » de Ray Briant, il sait que certains peuvent l’attendre au tournant. Mais il aime les mélodies et sait en restituer toute la nostalgie sans mièvrerie. Cet Italo-Belge, adopté par les Français, a l’art de dépoussiérer certains tubes plus pop, comme « Where is the love » et « Going out of my head ». Il sait les accommoder sans en trahir l’esprit et il a su s’accompagner d’une équipe de choc : le batteur sudiste Franck Agulhon assisté du chantant Rosario Bonaccorsi ou de l’élégant Mathias Allamane, assure une rythmique impeccable, permettant de belles envolées aux solistes, une fois calés sur cette assise qui tourne rondement ! Et d’ailleurs dans « Big Boogaloo » et « Mojito », on assiste au renfort des souffleurs, Stéphane Belmondo à la trompette et au bugle et Julien Lourau au saxophone ténor, qui groovent grave et l’on retrouve cette qualité du funk qui éloigne définitivement toute tentation chagrine.
Tonique et lyrique sans être trop effusif, tendre dans les ballades, musclé voire très percussif dans les rythmes vifs, on écoute sans se lasser le pianiste et son Big Boogaloo. C’est une qualité aujourd’hui où les albums sont souvent trop longs ou mal architecturés. Certes les tenants d’un jazz free ne s’y reconnaîtront pas vraiment. Ils n’ont peut être pas besoin de revenir au temps des Horace Silver, Phineas Newborn Jr. Mais, et ce n’est pas l’un de ses moindres attraits, Eric Legnini peut aussi faire redécouvrir tout un courant déjà ancien et jouer auprès des plus jeunes le rôle de passeur. Il connaît cette musique et arrive sans revivalisme aucun, à rendre toujours actuelle une musique révolue. Avec lui, on apprécie le retour aux sources de la soul et du gospel, « l’école noire » du piano.
Et si vous n’êtes toujours pas convaincu, écoutez donc le final triomphal, du trio en marche dans « The preacher ».
Sophie Chambon
JJJ(J) BOB REYNOLDS: « Can’t wait for perfect »
Fresh Sound New Talent 2007
Agé de 28 ans et sorti de la prestigieuse Berklee College of Music, plébiscité par feu Michael Brecker et Joshua Redman pour ce deuxième opus, sideman du chanteur pop John Mayor en tournée en ce début d’année aux Usa … qui est Bob Reynolds ? Inconnu en Europe en tout cas. On doit s’y intéresser quand on sait que son label, Fresh Sound New Talent, a révélé des gens comme Brad Mehldau, Kurt Rosenwinkel ou Chris Cheek. Bob Reynolds fait partie de ces saxophonistes ténor (Chris Potter, David Binney, Donny McCaslin, Ken Vandermark) à la fois respectueux et décomplexés de la tradition saxophonistique du jazz.
Après une première production Live («Live at the Jazz Corner »), Bob Reynolds poursuit par cet enregistrement studio. Non sans ironie, Reynolds annonce par son titre que cet opus n’est qu’un début (idée renforcée par le titre de la composition, lui aussi éloquent, « First Step »). A une autre époque, d’aucun aurait intitulé leur opus « Giant Steps » ; chacun sa manière d’annoncer sa couleur.
Sans virtuosité démonstrative, Reynolds s’exprime par un jeu limpide voire évident : straight, sans fioritures et mélodieux. Reynolds nous contente sur deux points. Il a fait naître une telle respiration dans ce groupe que cet album s’écoute comme du petit lait. De plus, le saxophoniste a un talent prononcé pour faire monter la sauce proprement, à nous proposer des chorus denses et déposer des petits mots doux dans nos oreilles.
Son mainstream moderne new-yorkais a parfaitement assimilé les inspirations groove et soul de la musique américaine et les rythmiques funky et jungle. Comme un reflet de tous les stigmates de la vie bruyante et allumée d’une grande ville. Si les compositions sont simples et imagées, voire naïves, elles sont terriblement bien jouées ; en témoignent leur motricité et la cohésion remarquable des membres de la section rythmique piano inclus.
L’accompagnement modal est efficace et épuré. On pense à Aaron Goldberg très inspiré, en particulier, dont le jeu efficace et essentiel ne manque pas de mettre en valeur les compositions et le leader. On peut être gêné par le jeu du batteur Eric Harland, dont les sonorités sèches et le jeu nerveux surprennent dans cette atmosphère feutrée.
Ce premier opus ne défraye en rien la chronique, mais le résultat est probant. Avec ses qualités et ses défauts.
On trouvera « Intro » ennuyeux voire trop mélo, « Common ground » et « Belief » un peu trop douceâtres dans les atmosphères. En revanche, on craquera complètement pour le côté engagé et groovy de « Last minute » et on se passera en boucle l’envoûtant « Can’t Wait For Perfect », garanti pur frisson. Enfin, on terminera par « The Escape », au début un peu emphatique, qui clôt parfaitement cet opus de très bonne facture en se révélant être une échappatoire apaisante et profonde.
On trouve pourtant cette production un peu trop formatée, ce qui pousse le groupe à tomber dans certains clichés. La musique de Reynolds est, pour épiloguer le titre du CD, peut être un beau fruit encore un tout petit peu vert.
Jérôme Gransac
JJJ MANUEL ROCHEMAN: « Cactus dance »
Nocturne 2006
Manuel Rocheman (p), Scott Colleu (b), Antonio Sanchez (dm)
Manuel Rocheman fait partie cette catégorie depuis longtemps. Celle où le « L » de liberté devient majuscule. Ayant la démarche d’enregistrer un disque avec deux partenaires réputés pour leurs talents immenses et leur profond dévouement, « Cactus Dance » nous réserve un sacré programme, bien avant d’en écouter la première note. L’album commence d’ailleurs tout simplement par une blague, « Aulnay Blue ». Un tempo rapide complètement masqué par la construction rythmique du thème. Et comme s’il n’y avait pas assez de camouflage, cette première mélodie est doublée dans les graves par la contrebasse. Un jeu d’enfants. La suite en est d’autant plus troublante. C’est le deuxième morceau, « You must believe in Spring », qui nous ramène sur terre avec la poésie du printemps et de ses promesses. Comme Bill Evans fit trop peu, sur ce morceau seulement, Manuel passe au Fender Rhodes d’une mesure à l’autre, avec ce chant intérieur monstrueusement génial et lyrique. Cet instrument donne un coté intriguant au jeu de main gauche de Manuel. Parlons-en justement. Cette main gauche nous offre des accords fermement présents. Il est souvent un choix pour les pianistes d’accéder au modernisme par la sauvegarde de codes du passé. Il s’agit chez ce pianiste d’un code finement approprié, celui de systématiquement plaquer les accords pendant un chorus. Ce qui l’aide à rendre plus actuel ce système, c’est la sensibilité personnelle qu’il met dans le choix des notes de ces accords. On ne peut qu’en relever le niveau de maturité qu’a atteint Manuel Rocheman.
L’extraordinaire batteur mexicain Antonio Sanchez qui l’accompagne a réalisé ce disque sans utiliser les couleurs latines de ses fûts. Cet habituel expert des sonorités métissées a renoncé à cette touche, afin de s’immerger totalement dans l’univers jazz moderne du leader. Le raffinement est au maximum lorsqu’on pénètre dans le « spécial batterie » à la fin de la valse « Cactus Dance ». La douce frénésie des baguettes sur les peaux est développée par une énergie toute intérieure. Scott Colley est en quête d’exactitude. Le temps est pour ce contrebassiste de 44 ans une obsession, sans enlever la spontanéité du dialogue avec le batteur. A eux deux se combine une machination en perpétuel mouvement. Malgré quelques « fades » malvenus, plusieurs titres du disque nous ramènent aux grands classiques du trio et à l’influence qu’ils apportent à Manuel. Un hommage à Keith Jarrett en passant par « So tender », façon Rocheman. N’oublions pas « Comrad Conrad » aussi, pièce magique à l’esthétique Evansienne où Manuel après son intro solo est rejoint par les deux musiciens nord-américains, donnant eux aussi leur majestueux hommage au trio légendaire de Scott Lafaro et Paul Motian. Pour terminer cette ballade des souvenirs, notons aussi ce double-hommage avec « I love you », enregistré avec 2 points de vue rythmique différent. Le jeu des blagues se termine dans la bonne humeur de la nostalgie. Une nostalgie amoureusement joueuse.
Tristan Loriaut
JJJ François JEANNEAU : « Quand se taisent les oiseaux »
Bee Jazz 2007
François Jeanneau (ss), Emil Spanyi (p), Joe Quitzke (dm), Guillaume Juramie (cb), Ablaye Cissoko (kora), Sebatsien Boisseau (cb)
Jean-Denis Gil
Les Dernières Nouvelles du Jazz