Angelika Niescier (saxophone alto), Jason Adasiewicz (vibraphone), Nicole Mitchell (flûte), Mike Reed (batterie), Dave Rempis (saxophones alto & ténor), Luke Stewart (contrebasse)
La saxophoniste de Cologne, née en Pologne, a de longtemps partagé la musiqueavec des figures éminentes de la scène États-unienne. Et elle parcourt aussi l’Europe en rencontrant dans chaque pays les artistes qui pratiquent une musique de rupture. D’ailleurs la première plage du disque s’intitule Rejoice, Disrupt, Resist : c’est comme un manifeste pour un Art vivant. Et d’un titre à l’autre, dans des instrumentations et des effectifs différents, c’est une même affirmation d’une musique qui part chaque fois à la recherche de sensations, de couleurs et d’émotions inédites. La musique est librement sinueuse, et pourtant chaque plage dessine une idée musicale vers l’ailleurs. C’est un peu comme si chaque partenaire adhérait instantanément à un saut dans l’inconnu (mais avec délectation). Ici le goût du risque se révèle constamment fécond. Chaque fois c’est une nouvelle aventure, et pourtant une sorte de familiarité nous touche, si nous partageons le goût de ces musiques audacieuses. Bref ce disque résonne comme une œuvre accomplie : l’enfance de l’Art, en somme.
Il est parti en douce, à bas bruit ce jeudi 12 Février. On le savait malade, les nécros étaient prêtes. On n’a appris sa disparition que plus tard, le dimanche 15. Les hommages sont alors arrivés en rafale.
J’ai tenté de ramasser des souvenirs épars forcément... une si longue carrière. Des concerts, j’en ai vu quelques-uns dont je n’ai pas retenu les dates étonnamment, souvent en duo avec Martial Solal, Sylvain Luc, Richard Galliano, Louis Sclavis, en quartet (Daniel Humair, Jean Paul Celea, Louis Sclavis) avec ou sans Bojan Z. Dans des lieux souvent remarquables comme le Palais des Papes, la Tour d’Aigues, les Arènes de Montmartre, la Grande Halle de la Villette … et le parc de l’Abbaye de Cluny. En août 2010, là je m’en souviens, je suis revenue en train avec lui. Après avoir monté sa valise dans le TGV, la conversation a vite pris un tour presqu’ amical, à bâtons rompus, sur ses débuts dans les bals, sur Tony Murena, sur son Bayonne « la ville parfaite » selon Barthes… On a même échangé sur le livre que j’avais dans mon sac, Indignation de Philip Roth qui m’avait bouleversée et que je crois bien lui avoir raconté. Il est descendu à Avignon Courtine et je suis rentrée à Marseille. Fin de l'épisode.
Je n’ai jamais voulu ni pu sans doute l’interviewer ou même tracer son portrait. Au mieux quelques remembrancesde concerts et de disques d'une figure impressionnante qui ne se voulait pas idole.
Comme le duo à Cluny des « basques bondissants du jazz :
« Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et ont appris à se jauger. On croirait qu’ils « jouent au chat et à la souris ». Portal va-t-il être déstabilisé par ce rythmicien d’enfer ? Luc est un partenaire vraiment digne de lui. Le jazz n’est qu’un prétexte pour ce musicien... et s’il joue un « Nuages » légèrement déconstruit, c’est seulement pour rendre compte d’un passage obligé. Il avoue ne pas interpréter souvent de standards, alors qu’il revendique volontiers son identité basque, tout en rêvant d’un sud imaginaire, celui du voyage et des rencontres. Il joue de toutes les formes au gré de son inspiration, blues et ballades, avec une facilité toujours aussi déconcertante, s’ajustant quasi instantanément, glissant sur le thème tout en pratiquant brillamment l’art de la digression... Quand à Portal, il n’est heureux que quand il joue et prend des risques en scène... il sait faire danser les gens avecun guitariste ou un accordéoniste depuis que, dans sa prime jeunesse, il a tourné avec des orchestres de bal (Tony Murena). Cha-cha, mambo et boléro n’ont pas de secret pour lui. Mais s’il sait donner au public ce plaisir des airs populaires, il peut soudain virer de bord, aborder autrement le répertoire, jouer free, lancer un solo retranscrit de mémoire, se lancer dans une improvisation comme dans le brouillard, à ceci près qu’il a, lui, les idées claires. La polyvalence est une de ses qualités premières, il maîtrise la plasticité du son et des formes. Une autre façon de mettre en jeu le corps, de jouer avec le souffle ou le vibrato, de taper du pied, de s’abandonner jusqu’à la transe parfois, et de danser (ce n’est pas un hasard si l’un de ses derniers albums s’intitule Bailador). Il s’exprime autrement, il déglinguerait presque ses « binious », soufflant dans le bec, triturant les clés, et lançant ses fameux cris « Like a bird on the wire » : il ne donne pas dans la démonstration technique, mais quand il est parvenu à jouer ce qu’il entendait dans sa tête, il exulte. Et cela se voit ! "
Ayant souvent entendu évoquer les mythiques concerts de Châteauvallon 1972 et 1976, j’ai tenté lors d’une réédition bienvenue d’en rendre compte en 2003 :
« Que faisiez-vous en cette fin d'été 72 ? Vous dansiez ? Vous flirtiez ? Ou bien n'étiez-vous que l'ombre de vous même dans un désir adolescent ? Même si je ne le connaissais pas alors, le Michel Portal Unit jouait pour nous, obstiné, rageur et détaché de toute autre préoccupation que de faire entendre la musique en création. Le seul hommage qu'on puisse lui rendre aujourd'hui est d'écouter avec recueillement ces plages enregistrées au Théâtre Antique de Chateauvallon...
Avec cette structure ouverte, basée sur l'improvisation libre, célébrant le hasard et la nécessité lors de ces rencontres informelles, la théâtralisation était de mise dans un lieu tout désigné, inspirant une dramaturgie de l'acte musical, sans oublier fantaisie, rythme, sens de la fête et donc de certains dérèglements. Prêt au paroxysme, Portal jubile, exulte autant qu'il éructe. Certains assurent que tout cela ne fut presque jamais répété, et on le croit sans peine… Ils étaient très beaux de surcroît, on a la nostalgie que l'on peut… Imaginez qu'en plus, Charles Mingus venait de se produire en première partie de ce concert même... Mingus en interview s'était interrompu pour écouter les Frenchies en regrettant presque qu'ils jouent aussi bien une musique qui n'était pas la leur. Il régnait une drôle d'ambiance dans ce festival qui ne voulait pas s'annoncer comme tel, mais qui accueillait aussi bien Don Cherry et sa tribu. Donc, le 23 Août 72 eut lieu cet événement. Quand j’ai chroniqué ce disque, j’eus une pensée émue pour les heureux mortels qui avaient vécu en direct cette expérience singulière d'un jazz libre et percutant. »
Alors quelle fut l’année mirifique, 1972 ou 1976 ? Car il y eut toujours en août quatre ans plus tard un autre Châteauvallon extraordinaire (une version angélique d'un Portal intimidé par le bouleversant thème aylerien?) dont Francis Marmande avait fait un compte-rendu inoubliable dans d’impeccables notes de pochette, concluant avec superbe: « Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. Reste le disque... »
Et puis il y eut encore cet album improbable Minneapolis. Je n’ y étais toujours pas...
On nous l'avait assez présenté ce Minneapolis ... Idée originale ou concept du producteur Jean Rochard, la chronique du chef d'oeuvre annoncé tourna au règlement de compte pour un musicien qui n'aura jamais cessé de déranger. Portal, l'homme aux mille expériences et au souffle unique. Un homme de préférences, qui a voulu s'affranchir jadis de la filiation noire, aux temps mythiques de Châteauvallon et de Splendid Yzlment. Aujourd'hui il part chercher le dépaysement. Au sens propre. A Minneapolis. Qu'était-il donc allé faire dans la cité du Nain Pourpre ? Se frotter à des musiciens étrangers, se faire bousculer par la rythmique princière ? A première vue, le bassiste Sonny Thompson et le batteur Michael Bland, membres du NPG, le pianiste anglais Tony Hymas, qui a joué avec Jeff Beck mais aussi Sam Rivers, le guitariste Vernon Reid (ex-Living Colour) appartiennent à un autre monde. Mais ce n'est pas l'apartheid avec d'un côté les bêtes de frappe, rigides mécaniques et de l'autre les frêles intellos ! L'album dans tout çà ? Atmosphère électrique et rap, rythmique vigoureuse, dure et drue et en contrepoint le frémissement, les emportements du soprano, ou de la clarinette basse de Portal. Toujours le même bonheur quand il souffle : dans des thèmes tendres comme ce "Judy Garland", dédicace mélancolique à l'héroïne du Meet me in St Louis de Minelli, l'enfant de Grand Rapids pas si loin de la Twin City de St Paul-Minneapolis justement. Ou dans la reprise, très critiquée (pourquoi donc au juste n'a-t-il pas le droit de revoir ce thème ?) de l'éternel "Good Bye Pork Pie Hat" de Mingus en version étirée, presque susurrée sur tempo funk. Un hommage, retourné en quelque sorte, au plus profond de la clarinette basse. Jusqu'au cri final...
Sophie Chambon
Et encore, par plaisir, ce texte de Jean-Jacques Dorio qui était à Châteauvallon en août 76 : Tombeau de Michel Portal
Son ami le photographe Guy Le Querrec a inventé un mot pour définir Michel Portal, « l’intranquillité ». Décédé le 12 février à l’âge de 90 ans, clarinettiste, saxophoniste, bandonéiste, le natif de Bayonne excellait en toutes musiques. De Mozart à Ornette Coleman en passant par Boulez, la variété (aux côtés de Barbara entre autres), les musiques de film (plus de 50), il a toujours revendiqué cette diversité, cette liberté d’expression. « Cela fait partie de mes contradictions, nous confiait-il en 2006. J'ai des pulsions dans ma carrière. J’ai toujours rêvé de jouer dans un orchestre avec des musiciens qui auraient joué du Mozart, du Berio, du jazz, du folklore albanais… Les musiques, il faut les brasser. »
Face à ses détracteurs, prompts à évoquer son aspect Frégoli ou Cocteau, Michel Portal, Premier prix au Conservatoire de Paris en 1959 et prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz 1967, ripostait, sans acrimonie : « Pourquoi demande-t-on à un acteur de faire mille rôles et pourquoi ne laisse-t-on pas au musicien sa liberté d’expression. Pourquoi les classer automatiquement dans une catégorie ? ». Et sur scène, Michel Portal n’avait qu’un seul credo, laisser aller, selon ses pensées du moment. « J'adore arriver sur scène et ne pas savoir ce que je vais jouer, nous précisait-il en 2023. C'est un moment extraordinaire, le seul moment où l'on peut vraiment s'amuser. C’est mon côté anar…Il faut se libérer. Je n’ai pas envie de monter sur scène et de jouer les numéros 1,2,3 du disque qui vient de sortir… ».
Inconditionnel de l'improvisation, Michel Portal avait dans les clubs et les festivals de jazz « horreur de réciter sa leçon ». Et d’ajouter en riant franchement : « Je récite déjà ma leçon dans Mozart. Alors là ! Comme disait Billie Holiday, je récite ma leçon ou je la crache ».
Tout avait commencé à Bayonne pour Michel Portal : « Je n’ai pas choisi la clarinette, elle s’est comme imposée à moi. Pourquoi la clarinette ? parce que c’est le plus doux ». Il s’en souvenait le 9 février 2019 quand la ville décida de baptiser de son nom le théâtre municipal, évoquant son professeur de clarinette à l’école de musique de Bayonne, Monsieur Lespiaucq « très exigeant sur la façon de mettre le bec en bouche, sur le mouvement des lèvres ». Il s’était mis à la clarinette à sept ans après s’être essayé à tous les instruments de l’Harmonie bayonnaise dont son beau-père était l’un des responsables (flûte, cor, basson, trompette).
Jusqu’aux derniers jours de sa carrière, artiste comblé d’honneurs Michel Portal n’aura jamais été rassasié : « on essaie toujours de se renouveler et c’est ça qui nous fait vivre ».
1935. 27 novembre. Naissance à Bayonne (64)
1942. Débuts à la clarinette.
1959. 1er prix de clarinette au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.
1965. Participe à Free Jazz, album de François Tusques (Mouloudji).
1967. Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz décerné au musicien de l’année.
1972. Création du Michel Portal Unit, dédié à l’improvisation.
1979. Dejarme Solo ! (Dreyfus Jazz).
1981. César de la meilleure musique de film pour Le retour de Martin Guerre (réalisateur, Daniel Vigne).
1999. Fast Mood, duo avec Martial Solal. (BMG).
1999. Rencontre, duos de clarinettes avec Paul Meyer avec des œuvres de Bach, Mozart… (EMI)
2001. Minneapolis, avec la rythmique de Prince. (Universal).
2021. MP 85. (Label Bleu).
2023. Michel Portal. Au fur et à mesures. Ouvrage de photos de Guy Le Querrec avec des textes de Jean Rochard (Les Editions de Juillet).
2026. Décès le 12 février.
Christophe LeLoiL (trompette, bugle, composition), Rob Clearfield (piano, composition), Maud Fourmanoir (flûte, flûte alto), Laetitia Pont (violoncelle), Pierre Fenichel (contrebasse, composition), Fred Pasqua (batterie)
Rognes (Bouches-du-Rhône), 18 juillet & 28 septembre 2024
Arts et Musiques / Inouïe distribution
Sous-titré ‘Music for 2, 4 & 6’, c’est un album suscité par la collaboration du trompettiste avec le pianiste de l’Illinois Rob Clearfield (souvent marseillais, et dont la musique se fait entendre aussi plus au Nord, jusqu’aux clubs parisiens). Comme le sous-titre l’indique, on évolue au fil des plages d’un duo piano-trompette au quartette, en passant par le sextette (puis retour au duo). On pourrait aussi parler de quatuor et de sextuor, car la musique, dans ses thèmes comme dans ses arrangements, tend manifestement l’oreille vers la ‘musique classique’, au sens large. Mais c’est bien d’un disque de jazz qu’il s’agit, car l’écriture, l’interprétation et l’improvisation ressortissent clairement à cet univers. Le premier thème, en duo, pourrait s’entendre comme un standard, mais aussi comme un impromptu romantique. Et le suivant, en sextette, comme une harmonisation tendue qui s’émanciperait vers les rythmes syncopés et les balancements dont le jazz raffole depuis le début des années 60. Puis sous le titre de Mystic Blues (introduction et thème), on va cheminer avec gourmandise dans les souvenirs de la musique dite savante du début du vingtième siècle tout en se lovant dans une pulsation tenace. Ailleurs une entêtante mélodie de flûte va nous conduire vers des vertiges harmoniques. Sans aller plus avant dans une tentative de description qui serait vaine (car elle n’épuiserait pas la réalité de la musique), je dirai simplement que c’est un (très) bon disque de (très) bonne musique. Et l’engagement de chaque interprète dans l’intensité du propos ravit le mélomane jazzophileque je suis.
Pierre de BETHMANN (piano), Nelson VERAS (guitare) et Sylvain ROMANO (contrebasse).
Studio Recall, Pompignan, 27-28 juillet 2022.
Aléa/Socadisc.
Paru le 23 janvier.
En concert au SUNSIDE (75001) les 12 et 13 février.
Dix ans déjà ! Pierre de Bethmann s’est lancé en 2015 dans une aventure musicale en format classique, le trio, avec pour objectif, pour mission, le travail sur des airs classiques, au sens où ce sont des mélodies entrées dans la mémoire collective.
Une approche tous terrains, concernant aussi bien -si l’on se réfère aux cinq volumes déjà publiés- Gabriel Fauré, Haendel, Gainsbourg, Tony Murena, Charles Trenet que les compositeurs de jazz.
Cet art de s’approprier ces airs connus, ces standards, fut salué dès le premier album dans ces colonnes par Xavier Prévost : « on dira que c’est le propre des vrais jazzmen que de faire d’aussi fécondes transformations et l’on aura raison ».
Le pianiste est resté fidèle au trio- initialement formé avec le contrebassiste Sylvain Romano et le batteur Tony Rabeson -mais dans les deux derniers volumes d’Essais (les 5ème et 6ème), ce dernier est remplacé, au pied levé, par le guitariste Nelson Veras. Le son en est naturellement modifié, mais la vision n’a pas changé. Le trio traite avec sensibilité huit compositions signées Andrew Hill, Tom Jobim, Alain Jean-Marie, Victor Young, Clare Fischer, Keith Jarrett, Joni Mitchell, Benny Golson. Un éclectisme de bon aloi qui offre à entendre des titres inoxydables (Stella By Starlight, Along Came Betty) et permet de redécouvrir des pianistes magnifiques (Andrew Hill, Clare Fischer).
« Le swing m’a touché à vif », confie Pierre de Bethmann dans une interview à Jazz Magazine de février (entretien à suivre) où il évoque ses jeunes années (le clavier dès 6 ans pour une formation classique, l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, et le déclic à la Berklee School de Boston). Ce sixième volume des Essais vient nous en apporter une nouvelle preuve, sonnante (et pas trébuchante).
Un album vivement conseillé !
Label For Musicians Only/ Distribution -Intégral Pias
Sortie le 23 Janvier 2026.
Concert de sortie de l'album le 10 mars à 20h30 au Studio de l’Ermitage (Paris 20ème).
Stéphane Belmondo (tp) Gael Rakotondrabe (p) Laurent Vernerey (b) Denis Benarrosh (dm) Hugo Guezbar (g)
Sorti sur le label For Musicians Only et Caramba Records, Olha Maria nous fait entrer dans les souvenirs et bonheurs d’écoute d’un des très grands guitaristes de la scène française Hugo Lippi. Il ne s’arroge que deux titres sur les onze de l’album, préférant jouer des compositions qu’il a aimées, recréer la vibration d’une époque, trouvant, avec le CBE de la rue Championet à Paris, inauguré en 1966, « année mirifique » selon Antoine Compagnon, le studio idéal. Fidèle aussi à l’esprit de certains labels des seventies comme CTI de Creed Taylor. Se dessine ainsi le portrait d’un musicien exigeant et discret, conscient d’un certain engagement artistique.
Coup au coeur assuré dès le premier titre, le mélancolique « Still Crazy after all these years » du formidable songwriter Paul Simon.
Mais l’heure n’est pas à la seule nostalgie : entraîné par la rythmique souple mais assurée de ses complices Laurent Vernerey et Denis Benarrosh, habiles à le suivre et à donner une chair supplémentaire à la mélodie, Hugo Lippi vire sur le versant rock avec la reprise de la chanson de Donald Fagen (cofondateur de Steely Dan) en 1972 « Do it again ».
N’ayant pas peur de s’attaquer à des chansons passées dans la mémoire collective comme « l’Hymne à l’amour » de Marguerite Monnot que Piaf immortalisa, le guitariste accompagne avec une exquise légèreté Stéphane Belmondo au bugle, plus fragile qu’à l’ordinaire.
Le disque s’envole vers la mitan de l’album avec la reprise du génial Freddy Hubbard « Little Sunflower » (1973) créé sur le label CTI justement : sur un rythme chaloupé, la trompette et la guitare dansent un hymne au soleil, avec une grâce suspendue aux fines notes d’un piano et d’une guitare cristallines.
Les recréations choisies et montées avec soin voyagent d’un style à l’autre avec aisance, dans une légereté et sûreté de phrasé. Libre à celui qui écoute de se lover dans ce nuancier émotionnel sur l’un des versants, rêve éveillé au fil de la mélodie ou groove dynamisant sud-américain. Les titres s’enchaînent dans une diversité joyeuse, Hugo Lippi sait faire le lien, sans perdre de cohérence. Cela fait beaucoup de modèles, sans oublier Django dont il a revisité dans un disque antérieur l'inoubliable "Manoir de mes rêves", Hugo Lippi s’inscrit dans une belle lignée et parvient à dégager un style singulier qui le fait reconnaître très vite.
Prix Django Reinhardt 2020 de l’Académie du Jazz, Hugo Lippi n’est que le sixième guitariste à être décoré depuis sa création en 1954. Il mérite cette reconnaissance car il nous livre en toute simplicité un véritable récital de guitare, de Wes Montgomery dont il reprend avec un autre guitariste Hugo Guesbar « Up And At It » dans l’esthétique vintage de l’époque à Jim Hall ou Kenny Burrell. Un guitariste dont les doigts agiles se baladent sur sa gratte, pas vraiment soucieux des effets de pédale et divers trucs électroniques. "Les mélodies qui marchent, ce sont celles que l’on peut jouer a cappella sans accompagnement harmonique".
D’un éclectisme de bon aloi, il nous livre une toute petite pièce qui swingue « Alley Cats » mais il n’a pas peur d’enchaîner avec l’un des tubes de la grande prêtresse de la pop anglaise le « Babooshka » de Kate Bush (1980).
Il a su s’entourer d’un pianiste rare que l’on découvre, soutien constant, portant le disque jusqu’à la fin, Gaël Rakotondrabe. Avec le don précieux de savoir finir un album en beauté sur le standard « But Beautiful » de Jimmy Van Heusen où guitariste et pianiste unissent leur chant lyrique, poétique, discrètement nostalgique. L’heure est à la douceur des souvenirs estompés par le temps, à leur recomposition. Mais la réminiscence est tendre, lumineuse (« Spolete »), Hugo Lippi et ses complices préservant fraîcheur et mystère. Un album régénérant en ces temps violents, à déguster comme il se doit.
Quel plaisir de retrouver un musicien que l’on avait apprécié dans ce Gonam City de2018, unduo poétique de reprises de standards autant que d’improvisations libres avec Quentin Ghomari (le trompettiste de Papanosh entre autres).
On retrouve cette fois le pianiste en trio, sans contrebasse, emmené par l’excellent producteur Daniel Yvinec dans ce Tricératops, épatant album de dix titres à l’instrumentation originale orgue-piano/trombone (Fidel Fourneyron) / percussions (Jean-Emile Biayenda).
Pas besoin d’aller plus loin pour être assurés d’un résultat élégant, humoristique ( le triceratops est l’un des derniers dinosaures du crétacé supérieur ) où surgit la fraîcheur du chant avec, sur trois pistes un trio de voix féminines dans toutes les tessitures (Célia Tranchand-soprano, Laurence Ilous-mezzo, Léa Castro-alto).
Marc Benham aime la fantaisie, l'inattendu qu’il déploie toujours avec subtilité. Il joue et déjoue la mélodie, fort d’une maîtrise des divers répertoires et de son habileté dans l'instant improvisé. Martial Solal lui reconnaissait toutes ces qualités : technique, feeling, sens harmonique et invention mélodique. Une virtuosité jamais démonstrative mais imparable.
Quand il s’attaqua à l'univers de Fats Waller en 2016 avec le réussi Fats Good, il réussit à se l’approprier avec une fougue respectueuse. Dans Tricératops qui contient huit de ses propres compositions, il continue à revisiter les grandes pièces du répertoire, comme le chef d’oeuvre de Duke « In my Solitude » dans un esprit tout autre avec le soutien incomparable du trombone qui étire le thème, déraillant et comme défaillant avec une sourdine mélancolique. Il détourne encore volontiers Couperin avec malice. Ce ne sont plus Les Barricades Mystérieuses déjà reprises sur un album précédentmais « Le Dodo ou l’amour au berceau »-rien à voir avec le volatile disparu, une berceuse cristalline au doux fredon susurré, inspirée des Trois pièces pour clavecin. Un enchantement qui finit en beauté l’album de ce drôle d’animal. On sent une énergie frémissante dans ces échanges, une belle interaction dans les improvisations complices et instantanées. Le trombone assurément ne manque ni de force, ni de délicatesse. Ces deux-là savent brosser tout un arrière-pays dans des tonalités sourdes, douces et introspectives dans le diptyque printanier à l’orgue Hammond « Frühling ». Mais ils se permettent aussi de décoller tambour battant dans des envolées qui swinguent tout naturellement « Cioran Boogaloo », virevoltent en stride joyeux, coulissant et growlant de bon coeur. Avec une habileté dans les relances, des improvisations libres à deux ou à trois, ces alchimistes sonores explorent toutes les textures avec ou sans sourdine, effets de moog, jouets et appeaux.
Une étrange familiarité s'installe dès la première écoute malgré des changements de caps incessants. Influencé autant par James.P. Johnson que par Sun Ra,le « strideman spatial » qu’est Marc Benham, dans ce contexte organique et décloisonné, porte très haut avec ses complices un jazz éternel qui pulse, exulte. Avec cet album spontané, sans perdre ses repères, ce nouveau trio devrait durer, continuer à imprimer sa marque, osant toujours bifurquer pour de nouvelles aventures .
Enregistrement de 2021 à 2023.
Double CD et livret de 100 pages (français-anglais).
nato/Bigwax. Paru le 9 janvier.
C’est l’histoire d’une rencontre entre une musicienne d’aujourd’hui, la clarinettiste Catherine Delaunay et un écrivain anarchiste à cheval sur les deux siècles passés, Octave Mirbeau (1848-1917), auteur prolixe (‘La grève des électeurs’, ‘Le journal d’une femme de chambre’, ‘Les 21 jours d’un neurasthénique’, ‘Les affaires sont les affaires’…).
Tout commence aux Damps, village normand proche de Rouen où l’artiste bretonne s’installe et découvre que l’auteur y vécut de 1889 à 1893. Catherine Delaunay monte un projet ambitieux, raconter l’histoire de cet écrivain qualifié par Apollinaire de « seul prophète de ce temps ». C’est donc une suite musicale qui nous est proposée où alternent lectures d’extraits d’Octave Mirbeau (portant sur des engagements politiques, des critiques sociales, sociétales et son admiration pour Pissarro, Monet, Gauguin) et compositions de Catherine Delaunay évoquant les combats et passions de cet auteur si particulier.
Pour ce faire, la clarinettiste a invité des comparses de longue date à commencer par le saxophoniste Pascal Van den Heuvel, mais aussi Hélène Labarrière, Jacky Molard, François Corneloup, Laurent Dehors… et même une fanfare locale, la Fanfare des Chaussonniers.
Cela nous donne une œuvre foisonnante, passionnante, fruit du travail du producteur Jean Rochard (qui publie ici son huitième album avec Catherine Delaunay) et un hommage à un écrivain engagé quelque peu oublié. On lira avec attention le livret de 100 pages, comprenant notamment des textes de Pierre Michel, universitaire et président des amis d’Octave Mirbeau et de nombreuses illustrations.
Jean-Louis Lemarchand.
Catherine Delaunay (clarinette) et Pascal Van den Heuvel (saxophone baryton) présenteront l’album le 22 janvier à 18h30 à Souffle Continu 20-22 rue Gerbier. 75011.
David Chevallier (guitare), Sébastien Boisseau (contrebasse), Christophe Lavergne (batterie)
Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire Atlantique) , février 2025
Yolk Records J 2102 / l’autre distribution & Believe
Troisième CD de ce trio (il y en eut d’autres, avec invités), trio créé en 2013, et ici l’éclatante confirmation d’une complicité musicale féconde sur des thèmes très variés, composés par le guitariste, qui affichent inspiration, sinuosité, et une forme de complexité qui laisse toujours place à l’expression individuelle et collective. La guitare chante jusqu’à l’extrême tandis que la basse propulse et commente, et que la batterie tire des salves qui, loin de briser l’équilibre, le propulsent sur d’autres espaces, voire vers une forme d’apesanteur. À chaque instant il se passe quelque chose dans cette musique, sans qu’à aucun moment la cohérence interne ne faiblisse. La guitare semble être le premier plan, et pourtant l’évidence du trio s’impose en permanence. Un disque qui pourrait être une sorte d’idéal de cette nomenclature, guitare électrique – contrebasse – batterie : chapeau bas vers ces trois artistes majeurs. La réussite est totale, et elle tutoie même la balustrade du possible.
Xavier Prévost
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Le CD sortira le 30 janvier , mais le trio est en concert le 16 janvier à Paris au Studio de l’Ermitage, au même programme que le quintette de Louis Sclavis
Rembobinage pour ce début d’une année qui s’annonce encore difficile avec cet album apaisant de la fin 2025 que j’avais quelque peu délaissé . Et pourtant il n’y a pas de mal à se faire du bien en écoutant ce Minnesota, quatrième opus sur le label Hubro du guitariste norvégien Trond Kallevåg. Son précédent Amerikasbäten évoquait déjà l’Amérique des grands espaces du Midwest. Le Minnesota, l’état aux dix mille lacs où le Mississipi prend sa source est celui des frères Cohen, de Bob Dylan, des écrivains de la wilderness. Il y a évidemment quelque chose de cinématographique dans ces paysages traversés tout au long des onze titres de l’album sans évoquer Ry Cooder obligatoirement, plutôt le Blues Dream de Bill Frisell, comme une bande son dans l’Amérique profonde, désespérément vaste.
Les autres musiciens, tous norvégiens qui entourent Trond Kallevågsont des habitués du label ECM : ils savent en conséquence se glisser dans cet environnement sonore épuré : un quartet à l’instrumentation volontiers folk (violon lyrique de la jeune Tulva Hase, vibraphone et batterie douces de Gard Nilssen, contrebasse de Mats Eilerstsen). Les synthés, cloches, pedal steel, la guitare créent le climat idéal en écho à la côte ouest sauvage des fjords dans l’imaginaire du Norvégien.
L’album fut conçu lors d’une résidence dans l’île de Traena à l’été 2024 d’où ce premier titre « Twins of Traena » qui renvoie à l’histoire d’une immigration à Hawaï « Postmarked from Honololu ». Car on se doute qu’il sera question de ces vagues d’immigrations vers l’Amérique qui frappèrent la Scandinavie dès le 19ème siècle (« Kindness of Strangers »).On ne peut s’empêcher d’évoquer le bel Emma du guitariste franco-suédois Paul Jarret qui racontait l’histoire émouvante de son arrière-grand-mère partagée entre désir d’ailleurs pour un avenir meilleur et attachement viscéral au terroir natal.
Entre spontanéité de l’improvisation et fignolage des titres au mixage, la musique du guitariste creuse un arc narratif complexe, quasi documentariste, attaché à l’histoire récente de son pays et aux liens indéfectibles avec les Etats-unis. On entend nettement souffler le vent dans ce troisième titre lancinant « Pine Ridge » suivi du blues « Edward Curtis portraits » photographe « attrapeur d’ombres » comme le surnommaient les Amérindiens dont il fut en ethnographe, gardien de la mémoire autochtone.
On ne saurait citer quels sont les titres les plus attachants de l’entraînant « Pretty Polly » où le lapsteel du guitariste nous entraîne irrésistiblement à la simple évidence mélodique de ce « Boat Song » ou au lancinant Lighthouse Boogie.
Un album envoûtant où la guitare recrée les images du genre, installe une quiétude quelque peu mélancolique. Un voyage qui peut donc réserver quelques surprises si on se laisse embarquer à la suite des pionniers.