Le pianiste cubain de Brooklyn évoque l’émergence d’une culture africaine qui s’affirme dans l’univers européen et états-unien. On croise ici le souvenir de L’étudiant noir, éphémère journal animé par Aimé Césaire et Léopold Senghor au milieu des années trente, et d’autres publications de même nature. Cette renaissance créole trouve aussi sasource dans le mouvement Harlem Renaissance des USA à partir des années 20, avec notamment une allusion à un thème de Duke Ellington. Un parcours musical abstrait, dans une esthétique qui convoque autant les musiques de l’avant garde européenne du vingtième siècle que les sonorités des musiques traditionnelles, et bien sûr toutes les métamorphoses musicales brassées par l’univers caribéen. Mais ici l’abstraction n’occulte pas la sensibilité sonore et musicale. Elle magnifie au contraire la pluralité de ces matériaux dans la singularité de peuples dispersés par l’histoire. Et c’est une formidable excursion dans la mémoire : pas une mémoire courte mais une mémoire longue, qui prend en compte l’essence des cultures plutôt que l’écume des mondes et des modes. À déguster avec tout le soin de l’attention et de la plongée dans la perception la plus fine. Et là le plaisir est considérable
Dans ses notes d’introduction, l’auteure Rolande HUGARD-GOURLEY se rappelle ... Pour la sortie du disque ‘’The Jazz Trio’’ (1983), Alain GERBER écrivait un long article intitulé « Jimmy n'a jamais su tricher » :
« ... la profession de foi de Jimmy tient en peu d'articles : ne jamais tricher ; avoir le courage de « jouer propre », c'est-à-dire de ne jamais sacrifier le « texte » à la mise en scène - ce qui oblige précisément à avoir un « texte », un contenu musical à délivrer ».
Et il ajoutait, sans craindre d'être excessif dans ses propos :
« Ces exigences n'ont l'air de rien. Si chacun les prenait pour des critères, cependant, les trois quarts de la musique que l'on entend aujourd'hui rejoindraient ipso facto leur lieu naturel : le fond des chiottes ».
Au micro de France Musique, il développait un autre aspect du jeu de Jimmy :
« Sa manière a toujours été l’élégance même, une grâce liée, comme chez les danseurs, à une grande sureté de geste. Cela suppose par exemple de ne pas jouer deux notes quand une seule peut suffire, voire un silence. Cela implique aussi que ces deux notes soient définitives. Le dépouillement ne se justifie que par une certaine infaillibilité. On voit qu'il ne faut pas avoir froid aux yeux pour improviser à l'économie ! On comprend qu'il faut avoir les nerfs solides pour faire à la fois le pari du lyrisme et celui de la décantation. Il devient si facile de rater son coup. Si on rate une note, elle est alors très ratée ! Ce n'est pas comme si on en rate une parmi deux cents ! Par son attaque incisive, la puissante découpe des phrases, la netteté des articulations, l'autorité de son énonciation, Jimmy prolonge la tradition qui est celle de Charlie Christian ou d'Oscar Moore ! »
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Voilà, tout est dit ... ou presque, qui révèle 6 décennies de musique, partagée par ce parisien d’adoption, ‘Dictionnaire du jazz à lui tout seul’’ (Francis Marmande, Le Monde, 29 mars 2001), sur les scènes et dans les studios du monde entier avec tous ceux à qui le jazz doit quelque chose et/ou qui doivent quelque chose au jazz : Henri Renaud, Bobby Jaspar, Lee Konitz, Clifford Brown, Gigi Gryce, Bud Powell, Bob Brookmeyer, Roy Haynes, Duke Ellington, Buddy Banks, Chubby Jackson, Lester Young, Lou Bennett, Louis Armstrong, René Urtreger, Eddy Louiss, Stan Getz, Johnny Griffin, Sonny Stitt, André Villéger, René Thomas, Mundel Lowe, Marc Johnson, Vic Lewis et tant d’autres ...
Pour mettre cette biographie* en forme, Rolande, la fidèle compagne, a puisé dans sa mémoire, dans une riche iconographie et d’abondantes archives sonores et écrites la matière à construire un ‘’Jimmy Gourley, Day by Day, Film by Film’’, dont l’idée originale lui avait été soufflée par l’ami constant, Félix Lemerle.
Se reflète donc ici la trame sur laquelle se tisse jour après jour le quotidien d’un artiste musicien de jazz expatrié, et dont elle constitue un peu l’archétype, avec ses faux-départs, ses obstacles, ses emballements, ses passages à vides et ses sommets, en France, Europe, Etats-Unis, Afrique et partout ailleurs ... Bref, tout ce que l’on n’imaginait pas disposer un jour sur l’un des musiciens les plus discrets°, les plus originaux, les plus élégants et ... les plus injustement oubliés de l’histoire du jazz, disciple de Jimmy Raney : Jimmy Gourley, Un américain à Paris !!
En même temps que cet ouvrage, premier et unique à ce jour consacré à la mémoire de Jimmy et qui se lit d’une traite, Frémeaux & Associés édite une anthologie sonore des périodes les plus riches de sa carrière dans un coffret de 3 CDS (1951-1954, 1954-1961 et 1972-2002)** ... l’un n’allant pas sans l’autre !
Pour le reste :
- On consultera avec bonheur la discographie complète de Jimmy, rassemblée par Christian Oestreicher (récemment disparu).
- Jordi Pujol a édité en 2019 sur le label Fresh Sound Records «The Cool Guitar of Jimmy Gourley · Quartet & Trio Sessions 1953-1961» - FSRCD1101, (compilation complémentaire de la présente édition avec peu de doublons).
*Rolande HUGARD-GOURLEY, « Jimmy Gourley, Un Américain à Paris ». Frémeaux & Associés - FAL3270.
ISBN : 978-2-38283-270-7
** « Jimmy Gourley, Un Américain à Paris, 1051-2002 »,
Un coffret de 3 CDS Frémeaux et Associés - FA5901
À paraitre le 10 septembre.
°Il est assez stupéfiant de constater que Jimmy n’enregistra son premier album en leader que plus de 20 ans (1972) après son arrivée en France (1951), et que cet album ne sera publié que plus de 10 ans plus tard : « Jimmy Gourley & The Paris Heavyweights », après un enregistrement réalisé avec Lou Levy et Stan Getz (sous le pseudo de Dju Berry) : « No More ».
NDLR : le format éditorial choisi ne rend pas complètement justice à la qualité des documents photographiques sélectionnés (souvent inédits et qui ne représentent qu’une partie du fonds disponible) ... On rêve d’une édition grand format, en souscription par exemple, à l’instar de ce que Jean-Luc Katchouraavait réalisé avec Michele Hyk-Farlow pour la biographie de Tal Farlow, ''Accord Parfait'' (2014, distribué par Paris Jazz Corner).
Après «Shakkei», publié en début d’année, et chroniqué ici, Alexandra Grimal a fait paraître ces derniers mois quatre autres enregistrements, accessibles via bandcamp
«Nekosphere», un solo du guitariste Didier Aschour sur une composition d’Alexandra Grimal, enregistré en 2022 : méditatif, abstrait et mystérieux….
«Souffler sur les nuages en attendant le printemps - climatologie d'une cabane en hiver», inspiré par 31 haïkus d’hiver, composition pour chœur mixte enregistrée en 2024 à l’Abbaye de Fontevraud par l’Institut Musical de Vendée (direction Odile Amosse), la Maîtrise des Pays de la Loire (direction Pierre-Louis Bonamy), et la Maîtrise de la cathédrale de Nantes (direction Julien Buis). Au total un centaine de vocalistes, pour une œuvre en courtes séquences successives où les langages du chœur, toutes époques confondues, s’épanouissent avec une force expressive sans pareille.
«La Ronde», version pour quatre cloches d’une pièce pour six cloches, commandée en 2023 par l’Abbaye de Fontevraud, et enregistrée en ce lieu en 2024 : insondable mystère des sons épars, comme venus d’ailleurs.
Et enfin «Interspaces», solo de saxophone d’Alexandra Grimal, enregistré en juillet et publié tout récemment. Ici les harmoniques du soprano ouvrent encore des champs (et des chants) insoupçonnés
Le tout chaque fois enregistré par l’irremplaçable Céline Grangey, qui excelle dans l’art de magnifier la musique en restituant le son. Et une fois encore la diversité d’inspirations, de pratiques et de nomenclatures révèle avec constance la richesse de l’univers musical de la compositrice, de la saxophoniste (et aussi improvisatrice) : une musicienne qui n’en a pas fini de nous surprendre par l’étendue de son Art musical.
Nate Smith (compos, dirc, dms) + au gré des morceaux, feat : Josh Johnson (sax), Jswiss, Marquis Hill (tp), Lala Hathaway (vc), Lionel Loueke (g), Michael League (b), Säje (vc), Kiefer (rhodes), Carrtoons (b), Ben Williams (b), Jermaine Holmes (vc), Charlie Hunter (g, b), DJ Harrisson (rhodes)
Gros coup de cœur pour cet album de rentrée, du batteur américain Nate Smith.
Avec « live- action », le batteur de Pat Metheny ou de Norah Jones (entre autres) se promène dans un ambiant jazz hyper léché ( certains diront « hyper produit ») où règne en maître une sorte de groove suave porté par des voix superbes. Tout cela entre mélodies, rap et scansions.
Nate Smith qui signe les compositions s’éloigne certes du jazz pour privilégier une approche nettement plus commerciale, à l’instar de beaucoup de talentueux jazzmen (et women) de l’autre côté de l’Atlantique qui ne cessent de lui tourner le dos.
Mais qu’importe. Finalement cet easy listening, on le savoure sans même éprouver la moindre culpabilité, tout simplement parce que ça passe tout seul. Crème !
Nate Smith s’entoure de ce qui se fait de mieux dans la pop culture américaine à l’image de Lala Hathaway (la fille de son père, Donny, auréolée de 5 grammy’s) qui vient prêter sa voix sublime sur un titre (Automatic). Ou encore Charlie Hunter, le guitariste à huit cordes de la néo-soul. Marquis Hill, le trompettiste de l’Illinois, très en vue aux IS est aussi de l’affaire.
Il y a certes un peu de name dropping dans cet album mais (et c’est tout le talent de Nate Smith), sans jamais perdre en cohérence.
Il le dit lui-même, cet album « était une façon d’activer toutes ces relations que j’ai construites ces cinq dernières années »
Entièrement enregistre en live , il a été réalisé en utilisant chaque fois les mêmes instruments. Ce qui contribue justement à cette homogénéité.
Au final, un album rond, un peu mou mais aussi velouté et sucré. Dans lequel on aime, finalement s’y prélasser.
Sorti en catimini fin juin (et disponible uniquement en téléchargement numérique - suivre le lien ci-dessus), c’est l’enregistrement de la rencontre entre les solistes de deux ensembles engagés dans la création musicale sous deux bannières distinctes, mais qui se retrouvent sur le terreau commun du désir d’horizons neufs. Le disque a été enregistré en public, lors de la création, à La Comète, scène nationale. Le répertoire est signé Sofia Avramidou, Andy Emler & Frédéric Maurin. Ce même programme avait été donné trois mois plus tard au Conservatoire Pina Bausch de Montreuil-sous-Bois. Et c’est l’ultime projet ONJ de Frédéric Maurin qui cède la place, à la tête de l’orchestre, à la flûtiste et compositrice Sylvaine Hélary (premiers concerts en septembre)
La musique consiste en quatre suites à l’intérieur desquelles les compositions s’enchaînent avec fluidité, même si elles sont issues de différents langages. Mais tout commence par une improvisation collective, laquelle débouchera de manière très naturelle sur une ouverture composée par Andy Emler, puis sur une partition de Sofia Avramidou. La perméabilité des langages est manifeste. Et cela se confirme quand surviennent les séquences imaginées par Frédéric Maurin. Un voyage dans le présent de la création musicale, un présent dont les yeux sont fixés sur le devenir. Totale réussite, à l’usage des tous les mélomanes, toutes obédiences confondues !
Si on a beaucoup écrit sur le premier trio de Bill Evans formé de Paul Motian et de Scott LaFaro entre 1959 et 1961, Laurent Briffaux publie sur les éditions nantaises Lenka Lente de Guillaume Belhomme un récit tout à fait étonnant, sensible et poétique, très documenté sur l’émergence de cette formation qui allait révolutionner l’histoire du jazz. Un trio hors norme, trois personnalités vraiment différentes que la musique seule rassembla, association improbable et éphémère, le génial contrebassiste ayant disparu dans un tragique accident de voiture. Musicien, Laurent Briffaux l’est assurément quand on découvre sa façon de décrire le jeu et les moments musicaux, l’atmosphère des gigs. Sa passion pour le trio remonte à loin puisqu’il est déjà l’auteur d’une biographie du contrebassiste aux Cahiers du Jazz. Car on ne peut pas dire que le pianiste a les projecteurs constamment braqués sur lui : il est certes le leader mais nous est surtout montrée la création d’un triangle totalement équilatéral où chacun sut rapidement trouver sa place et entrer en résonance avec les deux autres.
Autre originalité : si Bill Evans avait une passion pour la « forme » qu’il voulait imprimer à sa musique, luttant entre l’ordre et l’émotion, trouvant sa liberté dans le cadre et la partition, l’auteur nous livre « a narrative non fiction » sur la ligne de crête périlleuse entre fait et fiction. Ce n’est ni une biographie, ni un récit factuel nécessairement plus sec comme Bill Evans : Portrait d’un artiste au piano dans l’excellente collection Bleu Profond en 2004 d’Enrico Pierannunzi qui s’était livré à un exercice d’admiration d’un pianiste à son modèle et mentor.
Suivant sans doute l’écrivain du jazz Alain Gerber qui écrivit nombre romans du jazz sur les grands de cette musique, en fictionnalisant quelque peu leur vie, Laurent Briffaut imagine et réécrit avec talent la rencontre et la vie du trio de 1959 à 1961 selon les dates précises des concerts et tournées, par touches progressives, dans de courts chapitres qui finissent par dresser un portrait des plus vifs, titrant chaque entrée d’une chanson ou composition du trio. Pour cette reconstitution passionnante, nul doute qu’il s’est livré à un travail considérable de recherches, épluchant tous les types de documents possibles. Il intègre ainsi témoignages, anecdotes essentielles, précisions historiques, réflexions culturelles, sociales, biographiques évidemment et analyses musicales des plus fines. Sur une trame d’utiles points de repère, avec un système astucieux de notes en fin d’ouvrage qui éclairent considérablement le contexte, Laurent Briffaux tisse une toile de fond sur laquelle va se dérouler l’une des plus formidables aventures musicales et humaines du jazz, d’autant plus intense qu’elle ne dura que deux ans. Sans oublier d'établir à la fin du volume une chronologie précieuse et une discographie particulièrement soignée en inédits.
On a l’impression de lire un roman et en cela, l’auteur s’inspire aussi de Jean Echenoz et de son Ravel avec plus de bonheur dans la collecte des faits, car il est plus facile de se lancer dans une véritable enquête sur la vie et l’aventure du trio ( Motian gardait par exemple tous les comptes des concerts). Il réussit à apporter une belle singularité à ce qui aurait pu être une chronique de plus sur un trio même mythique qui révolutionna l’art du trio justement. Il montre dans une approche sensible et progressive comment ces trois musiciens qui n’avaient pas grand-chose en commun ont réussi à s’apprivoiser et à inventer l’inouï : s’acharnant comme tous les grands à ne ressembler qu’à lui même, toujours à la poursuite de la mélodie, Billy savait pourtant s’abandonner à chaque improvisation que souvent ses acolytes lui rendaient imprévisible.
Véritables personnages de fiction, tenaces mais chahutés par la vie des musiciens de l’époque (et pourtant ils ne sont pas noirs), l’issue nous importe autant que la musique, le fil du suspense n’étant jamais négligé. Un « page turner » en somme.
Le style est enlevé, on découvre enfin une écriture ce qui est plutôt rare dans ce genre de livre « musical ». Et c’est drôlement agréable que de se laisser entraîner, de par la maîtrise narrative et l’érudition musicale dans un scénario bondissant qui balise deux années folles en d’audacieux travellings.
Pour la musicenne russe devenue parisienne, choisir cet oxymore comme titre (silence hurlant, silence assourdissant….), c’est déjà dire que le projet est celui d’une très forte expressivité, retenue, mais d’une intensité rare. Chacune des compositions de la saxophonistedresse un possible paysage de cette force d’expression. Mélodies sinueuses, densité harmonique, liberté des lignes qui nous entraînent là où ne savions pas être attendus. Musique mélancolique ? D’une certaine manière oui, mais pas d’une forme de mélancolie dépressive ; ici la réflexion produit de l’action, une action musicale et collective, partagée avec le groupe : un batteur mexicain de Californie, côtoyé par la saxophoniste durant sa période berlinoise ; un pianiste et un bassiste qui sont assurément des orfèvres, insuffisamment reconnus selon moi, de la scène hexagonale ; et un très renomme guitariste canadien de New York, en invité. De cet alliage naît une forme de synergie qui magnifie le propos et l’ambition esthétique. Dès lors on évolue vers les sommets : de musicalité, d’expression, d’interaction et d’invention. Une incontestable réussite musicale, artistique, comme une parole singulière, et collective tout à la fois, qui nous dit : écoutez, le silence parle à haute voix.
Raynald Colom (trompette), Diego Amador (piano et voix), Joe Sanders (contrebasse), Greg Hutchinson (batterie), Kike Terron (percussions),
Quatuor à cordes : Oriol Catala (violoncelle), Uixi Amargos (alto), Roc Alemany et Edu Torné (violons).
Enregistré à l’automne 2024 à Royat (Puy de Dôme) et Sitges (Catalogne).
Space Time Records – BG2556 / Socadisc.
Paru le 10 juin.
Voilà un album à glisser dans sa valise pour les vacances : un concentré de rythmes et de lyrisme qui prend son inspiration au-delà des Pyrénées !
Rien de superflu dans ces 27 minutes -faire court n’est pas seulement une qualité dans le journalisme- concoctées par le trompettiste franco-catalan Raynald Colom et le pianiste-chanteur andalou Diego Amador. Un duo auteur des six titres ici proposés qui peut compter sur une rythmique américaine, un percussionniste madrilène et un jeune quatuor à cordes hors pair.
Envolées et incantations du plus pur style flamenco donnent une couleur sonore séduisante à ces « Constellations ». Actif sur la scène européenne depuis deux décennies, Raynald Colom illumine de sa classe et de son originalité ce septième album sous son nom.
Jean-Louis Lemarchand.
PS/On peut aussi retrouver Raynald Colom dans quatre titres du premier album de la chanteuse suisse Lea Maria Fries, Cleo (Heavenly Sweetness) paru au printemps.
Dire que ce concert était attendu serait bien peu dire. En effet le superbe festival de Saint Germain des Prés qui a l’habitude de nous offrir des affiches de rêve, proposait à son public de découvrir le tout premier concert de sortie ( on dit « relase party » si on veut paraître dans le coup) de l’album du piansite Yaron herman, « Radio paradise ».
On avait déjà écouté cet album qui nous était apparu comme un des choc de cette année 2025 et qui nous avait totalement séduit par son côté inattendu dans la carrière du saxophoniste. En effet pour cet album, Yaron Herman est allé chercher deux grands saxophonistes tenor : Maria Grand et Alexandra Grimal, toutes deux superlatives.
Aux côtés du pianiste, l’alter ego, le frère , le compagnon de toujours, Ziv Raviz à la batterie et à la contrebasse Haggai Cohen Milo avec qui Yaron Herman enregistrait pour la première fois.
Dans cette salle magnifique en forme d’amphithéâtre qu’est la Maison des Océans à Paris ( salle remplie à craquer au demeurant) on entendait avant concert un public d’afficionados murmurant ses interrogations sur cette nouvelle formule du pianiste.
Après une longue introduction improvisée au piano, Yaron Herman, en chef de bande, en leader mais aussi en inspirateur, emportait sa troupe dans un grand moment de musique. Maria Grand et Alexandra Grimal se passaient le relais montant alternativement sur scène avant de finir par jouer les derniers morceaux en quintet.
La musique atteignait des sommets d’intensité et d’expressivité où il est question de plus que de musique. Il est question d’une forme de spiritualité et de communion. De moments de musique en fusion. Cette musique que Yaron Herman offre à ses deux solistes au lyrisme si différent l’une de l’autre mais toujours avec cette flamme incandescente protée par un groupe en osmose.
L’écriture de Yaron Herman pour ce quintet ne ressemblait pas à ce qu’il nous avait proposé précédemment. Comme un tournant ou plutôt comme une remise en jeu de sa créativité.
Et encore une fois le public était absolument conquis. Conscient que celui qui jouait ce soir là s’inscrit parmi les plus grands pianistes de sa génération.
Le public lui faisait une standing ovation évidente et Yaron Herman prenait le temps de discuter avec lui à la fin du concert dans un beau moment de partage.
Le festival de Saint Germain des Prés était bel et bien lancé pour cette édition à nouveau remarquable
Pour le Times de Londres, le meilleur album de l’année (pour l’instant, à la fin du premier semestre). En tout cas un disque cohérent, séduisant, mais aussi profond, plein de surprises, et de choix singuliers, presque à contre courant. Le titre de l’album fait référence à une symbolique du secret. Commencer par une tournerie où le collectif s’exprime dans les échanges, là où d’autres arboreraient dès les premières mesures le thème comme un emblème : c’est déjà un parti pris esthétique, et presque une éthique, une manière d’imposer d’entrée de jeu un choix, une approche, un point de vue, qui nous avertissent qu’une écoute intense s’annonce et s’impose. Suivent des thèmes assez différents : harmonies chantournées, jaillissement vif de lignes des deux mains, ondulations sinueuses, un blues (signé Ellington) déconstruit, All The Things You Are renouvelé (ce qui n’est pas si courant….), un thème de Wayne Shorter, un autre des Beach Boys, et aussi effraction douce des codes…. le tout dans une belle interaction avec la basse et la batterie. Bref un très très bon disque de jazz en trio….