distribution numérique : Believe / l’autre distribution
Enregistrée en public en 2022-2024, la musique a été augmentée de prises complémentaires en 2025. Et la dernière plage se joue aussi au baryton, sur un paysage sonore de la forêt tropicale capté par Sylvie Gasteau au Pérou. Convié par Denis Charolles à une carte blanche pour les 25 ans des ‘Musiques à Ouïr’, Christophe Monniot s’est plongé avec délices dans ce qu’il désigne comme ‘la magie du quartette acoustique’. L’hypersensibilité et la réactivité de ses partenaires dans l’interactivité de l’improvisation (cet interplay que l’on peut ici nommer jouage) est le fil conducteur de cette musique, où les compositions originales croisent des réminiscences, très allusives, à de standards du jazz. Les compositions s’épanouissent sur des intervalles très larges et très libres, et les improvisations s’échappent tout aussi librement. On croise une bribe de So What de Miles Davis, et la vigueur entêtante de ses deux accords ; déjà la liberté s’en mêle pour un exode vers l’ailleurs. Au fil des plages les membres du groupe sont très inspirés, et les invités se glissent pertinemment dans cette entreprise très singulière. En somme, d’un bout à l’autre, un très beau moment de musique !
Plume généreuse, flamboyante du jazz, Francis Marmande nous a quittés le 25 décembre des suites d’un cancer à l’âge de 80 ans.
Bayonnais né le 10 janvier 1945, il a consacré son talent littéraire à ses passions –le jazz, la tauromachie, le flamenco- dans le Monde –de 1973, grâce à un dessin signé (c’est lui qui le soulignait) jusqu’à cet automne, avec notamment les nécrologies de Jack DeJohnette et Gérard Badini publiées fin octobre-mais aussi à Jazz Magazine, où il contribua régulièrement aux côtés de Philippe Carles et Frank Ténot.
Un extrait significatif de son style (Le Monde du 28 octobre 2025, à propos de Jack DeJohnette : « Allure et visage d’éternel jeune homme, il avait cette souplesse du sprinteur afro-américain dès son entrée en scène ».
On peut retrouver quelques-unes de ses chroniques nécrologiques sous forme de portraits bien vivants dans « La chambre d’amour » (1997, Editions du Scorff. Photographies de Guy Le Querrec).
Contrebassiste occasionnel, Francis Marmande a raconté quelques-unes de ses aventures dans un savoureux ouvrage « La housse partie » (Ed. Fourbis. 1997) qui débute par le vol de son instrument un soir de 1995 à Belleville (où il résidait).
Ses goûts étaient encyclopédiques, de Jelly Roll Morton à Sun Ra, comme en témoigne l’anthologie publiée en 2014 par le label Naïve (Jazz Heroes) où il écrivait en préface : « Tous les musiciens de jazz sont des passeurs, passeurs entre ancien et moderne, entre Afrique et Europe, entre sacré et profane, entre maîtrise et folie, entre spiritualité et combats… le jazz ne répète rien ».
Au-delà de ses passions ci-dessus mentionnées, il faut naturellement relever celle de Georges Bataille auquel il consacra sa thèse de lettres en 1985 et deux ouvrages (‘le Pur bonheur’, ’Georges Bataille Politique’) ; Car, aimait-il à dire, « mon vrai métier c’est l’université » : agrégé de lettres modernes, Francis Marmande enseigna de nombreuses années à l’Université Paris 7 (aujourd’hui Paris Cités) où il avait invité entre autres Sunny Murray, Archie Shepp, Max Roach, Toni Morrison et bien entendu son « pays » de Bayonne, son aîné de dix ans, Michel Portal.
Le jazz ne le quittait jamais. Tel était Francis Marmande, également pilote d’avion et de planeur.
Monk encore…. Monk toujours. Après son Abécédaire The ABC-Thelonius Monk en 2017 réédité en 2023, Monk again en 2019, puis Monk sur Seine en 2024, le psychanalyste, pianiste et leader de l’African Express trio Jacques Ponzio continue de suivre Monk à la lettre dans ce nouveau livre des fidèles éditions nantaises Lenka lenteThelonius Monk Le Legs Lacy que l’on découvrira avec plaisir. Il demeure quelque chose de son esprit dans l’oeuvre du saxophoniste Steve Lacy, nouvel acteur auquel s’intéresse l’auteur puisqu’en passeur authentique, il sut entretenir le souvenir du pianiste.
On le sait Monk est une obsession pour l’auteur. Découvert dans les années 60, Ponzio commence une quête quasi existentielle et un travail d'écriture avec Blue Monk co-écrit avec François Postif ( Actes Sud, 1995). Il a privilégié depuis d’autres formes, plus resserrées et pointues, plus ludiques parfois comme avec cet abécédaire bilingue de 140 pages et citations. Inlassablement il cherche et trouve de quoi alimenter sa passion, son amour inconditionnel pour ce musicien. Dans cette traque éperdue de nouvelles occurrences, Jacques Ponzio s’intéresse cette fois au saxophoniste Steve Lacy qui développa très jeune une fascination pour Monk, l’homme et sa musique dont il ne se départit jamais. Quant au pianiste, il éprouva un intérêt grandissant pour son jeune partenaire, non pas tant pour la qualité de ses solos que pour la qualité de ses aigus, enrichissant ainsi la palette sonore et les textures de ses compositions.
Monk Le Legs Lacy est composé de trois parties Steve Lacy dans la lumière de Monk, son article repris du livre-somme de Guillaume Tarche sorti en 2021, toujours chez Lenka Lente Steve Lacy ( unfinished) au titre qui n’est pas sans présenter quelque ressemblance avec le travail de J Ponzio, a work (always) in progress.
Cette première partie met à jour la relation discontinue dans le temps comme dans l’espace des deux hommes, traçant une géographie des concerts et des clubs souvent disparus aujourd’hui tel l’éphémère Jazz Gallery (1959-1962) où le quintet de Monk se produisit avec Lacy pendant quatre mois en 1960. L'auteur recense les enregistrements publiés ou non, dans les formats les plus divers, du solo aux formations plus étoffées.
Steve Lacy, c’est une histoire accélérée de la musique de jazz, le chaînon indispensable entre le jazz des débuts dans le style Dixie et Monk, puis sans transition entre le bop et le free, comme Jimmy Giuffre qui d’un jazz aérien chambré ne pouvait faire autrement que de jouer free…Sans quitter le soprano Lacy avait une sonorité lyrique aussi que bien que tranchante. Et une curiosité rare dans la vie. Ses compositions explorent souvent ses recherches formelles. Il était à même de rendre l’évidence lumineuse de la musique de Monk pour lequel il avait plus que du goût. Steve Lacy s’éloigna pourtant un temps de son mentor, mais il revint à son obsession et sut témoigner de l’importance de sa « dette » envers Monk en contribuant à le faire encore mieux connaître après sa mort. Ainsi il lui a donné la parole entre 1982 et 2003, pas moins de 24 albums proposant des relectures de ses musiques.
Jacques Ponzio révèle ensuite dans Le Mystère Brauner le lien particulier du peintre surréaliste Victor Brauner réfugié en zone libre dès 1940 avec le pianiste encore inconnu (même la presse américaine évoque an elusive pianist). Comment comprendre son intérêt pour Monk au point d'en faire deux portraits qui, l'histoire n'est pas finie, se retrouveront sur les pochettes de deux albums de ...Steve Lacy Only Monk (1987) et More Monk (1991)? Il n’en fallait pas plus à Jacques Ponzio pour mener l’enquête. Traquant les indices, il finit par en déduire que Brauner n' a pu connaître Thelonius Monk que par l’intermédiaire d’autres artistes amis, Ossip Zadkine, Roberto Matta qui auraient pu l'entendre jouer au Minton’s à New York ou plus vraisemblablement par le poète Claude Tarnaud passionné de jazz.
Pour le dernier chapitre de son Monk Le Legs Lacy, Jacques Ponzio fait appel à un témoin encore vivant, le guitariste Dominique Cravic (fondateur des Primitifs du Futur). Celui ci revient dans Je me souviens de Steve Lacy sur ses rencontres avec ce musicien « poétique et articulé », « distant et chaleureux à la fois » qui savait mettre en pratique le principe monkien « leave them wanting more ». Pratiquant sans relâche son instrument, il faisait aussi preuve d’une obsession du ressassement pour transformer le matériau sonore, explorer encore de nouvelles pistes.
Gageons, après ce nouvel opus vivement conseillé que Jacques Ponzio prépare déjà une nouvelle aventure monkienne.
NB : Ajoutons l'intérêt de notes très pertinentes à la fin de chaque partie et pour illustrer sa recherche d' annexes discographiques et photographiques créditées autant que possible à leur auteur comme celle très rare de Mili Rosenblatt montrant Lacy et Monk « faisant musique ensemble ».
Amaury Faye (piano), Herlin Riley (batterie), Julian Lee (saxophone ténor), Amina Scott (contrebasse)
La Nouvellle Orléans, mars 2025
Hypnote Records HR 42
Le pianiste toulousain de Bruxelles a quitté provisoirement l’Outre-Quiévrain pour s’en aller quérir, dans le Sud des États-Unis, la magie du groove de La Nouvelle Orléans. NOLA, c’est le petit nom de New Orleans LouisianA. Épaulé à la batterie par Herlin Riley, l’un des dépositaires contemporains d’un idiome qui fait référence dans le monde entier, et en compagnie de la jeune génération néo-orléanaise, le pianiste se fait le plaisir d’un retour aux sources qui n’oublie pas les développements ultérieurs du jazz.La musique danse, vibre, et remue les pieds qui nous trottent dans la tête. C’est vivant, brillant, avec aussi quelques respirations mélancoliques. Et le solo de piano de l’ultime plage résonne comme une passerelle entre les musiques d’Europe et celles du Sud états-unien.Un jazz d’aujourd’hui nourri de l’hier et de ses pépites : on se précipite sur ce très beau disque !
Nouvel album d’un contrebassiste qui a peu enregistré en leader mais a participé à une foule de groupes et de disques (voir sur son site https://jeanbardy.fr/francais/ ).
Ce disque lui ressemble : goût de la mélodie mélancolique, qui s’exprime dans ses compositions (la majorité du programme), mais aussi par exemple dans Le Bar du Jeudi, thème par signé son ami regretté, le pianiste Henri Florens (1952-2025), mort deux mois avant l’enregistrement du disque et amateur, comme le contrebassiste, de contrepèterie. Goût profond aussi de la belle facture instrumentale, avec des partenaires de haut vol, et de l’espace où chacun peut s’exprimer. Les deux autres extras sont un thème brésilien qu’aimait jouer Chet Baker (avec qui a joué Jean Bardy), et aussi une chanson de Steve Goodman. L’ensemble est un terrain de jeu idéal pour ce groupe totalement en phase avec la musique proposée. Grand plaisir d’écoute, à retrouver aussi sur scène, quand l‘occasion se présente.
Xavier Prévost
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Le groupe jouera le 12 décembre à Paris au Sunside
Henri Texier (contrebasse, compositions),
Sébastien Texier (clarinettes, saxophone alto),
Hermon Mehari (trompette),
Emmanuel Borghi (piano, fender Rhodes),
Gautier Garrigue (batterie)
Invité : Manu Katché (batterie sur 3 titres).
Studio Gil Evans (Amiens) juin 2025.
Label Bleu/L’autre distribution.
Paru le 14 novembre.
Concert prévu le 28 janvier 2026 au NEW MORNING (75010).
Il y a toujours quelque chose de rassurant au moment de déchirer l’enveloppe en cellophane d’un cd d’Henri Texier, l’impression de retrouver un compagnon des temps anciens, une forme de nostalgie d’un univers musical à la fois proche (une sorte d’intimité) et lointain (de par les thèmes qui évoquent l’univers au plus large sens du terme, les paysages et les luttes).
Avec « Healing Songs » (chants de guérison), le contrebassiste assume totalement cet héritage : « Je me suis projeté dans mes anciennes compositions susceptibles de nous faire du bien à tous ».
Nous voici donc à nouveau à l’écoute de ces airs qui ont illustré le parcours de six décennies : dans le désordre, Vent poussière, Amazone Blues, Decent Revolt, Grève Révolte, Leïla, Samba Loca, Chebika Courage, Sarajevo Blues, Quand tout s’arrête.
Pour cette traversée d’un homme qui se retourne sur son passé, Henri Texier a convoqué bien entendu son fils Sébastien (profondeur de son à la clarinette basse) et un fidèle de ces dernières années, le batteur Gautier Garrigue (un maître). Tel un entraîneur de Ligue 1, il sait aussi renouveler son équipe sans perdre les convictions de sa « philosophie de jeu » : sa formation intègre ainsi le pianiste-claviériste Emmanuel Borghi et le trompettiste Hermon Mehari, et même une « star » polyvalente, le batteur Manu Katché.
Le contrebassiste sans frontières ni œillères, le môme du quartier populaire parisien des Batignolles, n’a décidément pas fini de nous étonner. Un album de référence, un condensé de tout l’art d’Henri Texier.
Russ Lossing (piano), Mark Helias (contrebasse), Eric McPherson (batterie)
South Orange (New Jersey), 3 avril 2024
Songs 003CD / l’autre distribution
C’est la deuxième rencontre phonographique entre ces trois musiciens (après ‘Mood Suite’, Steeple Chase, publié en 2020) . Le pianiste propose une sorte de manifeste de la liberté interactive, où sa proposition pianistique entraîne une sorte de réaction en chaîne dont surgit, pas à pas, et de plus en plus lisible, une forme. C’est notamment très flagrant dès la première plage, Incommunicado . C’est un perpétuel jouage, si l’on peut proposer, comme le font bien des artistes de jazz francophones, cet équivalent à l’interprlay . La qualité et la créativité de la musique reposent à la fois sur les ressources musicales et instrumentales de chacun des protagonistes (et ici l’on est au plus haut niveau) et sur l’adhésion à un principe d’aventure commune où l’on s’engage sans réserve. Il en résulte une prestation de très haut vol, où les surprises fusent, et nous paraissent pourtant obéir à une parfaite logique : Conception ? Réactivité ? Réflexe ou imagination en perpétuel éveil ? En tout cas le résultat est un pur régal des sens et de l’esprit. Grand disque de trio, libre et conduit vers une exigence de beauté singulière : exigence assumée, et même sublimée. Bravo !
La trente-neuvième édition de D’jazz Nevers arrive à sa fin en ce samedi 15 novembre, une journée sans aucun temps mort.
Kamilya Jubran et Sarah Murcia : des affinités (s)électives.
Yokal, Théâtre municipal, 12h30.
Dernier concert dans le cadre si plaisant du théâtre à la sonorisation toujours impeccable, à proximité des musiciens, à l' heure apéritive.
Un compagnonnage de plus de vingt-cinq ans, un rendez-vous régulier entre deux musiciennes qui ont su apprivoiser leurs différences-histoire et culture, traditions musicales . Au fil du temps elles ont constitué un univers original aux confins de la tradition classique arabe, du contemporain et de la musique improvisée et n’ont cessé de dialoguer dans une grande proximité de pensée, croisant mélodique et harmonique, l' horizontal et le vertical .
Sans revendiquer une plus grande place des femmes dans le jazz, elles ont su la prendre avec style et tempérament sur des instruments souvent tenus par des hommes, la contrebasse pour l’Espagnole, l’oud pour la Palestinienne.
Ce qui les rapproche encore c’est le registre commun de leurs instruments respectifs, leurs timbres voisins . Elles se sont heurtées à la difficulté d’apprendre les gammes à transposition limitée de la musique orientale, l’importance des polyrythmies, de couleurs inhabituelles.
Si Kamilya est musicienne avant tout, son chant quasi ininterrompu apporte une dimension supplémentaire à la musique sans séduction facile dont la mélodie n’évolue guère apparemment, hormis des variations subtiles souvent indétectables à nos oreilles occidentales. Dans la tradition classique arabe, poésie et mélodie vont de concert, témoignant d’une manière de vivre, de penser et de sentir : elle explore de sa tessiture ample divers registres entre la plainte, une colère qui sonne juste, l’amour. Les syllabes ont une rythmique fixe dont elle peut étirer la longueur et la découpe, avec une scansion, un vrai défi pour Sarah, pourtant rompue au jazz et aux improvisations.
Les paroles de leur programme Yokal (« On dit ») sont distribuées avant d’entrer dans la salle du théâtre : l’apport des mots choisis dans cette langue poétique, rugueuse, âpre souvent mais sensuelle tend une corde de plus à leur art. Si nous ne pouvons en saisir la teneur immédiate, Kamilya Jubran essaie d’expliquer avec une économie d’effets les poèmes qui sont souvent de sa plume ou issus de la tradition bédouine ( "Suite nomade"). Enjoués ou élégiaques, ces mélopées et mélismes n’ennuient pas : il y est question de traversée, de déserts de sable « Raml », de menaces et de malheurs « Msibé » mais aussi d’élans fragiles avec ces portes ( « Bab ») qui pourraient être un appel d’air et d’espoir ! Un moment grave, aux résonances actuelles, un dialogue intense entre les cordes frottées, pincées, frappées de deux femmes libres qui ont su tisser des liens forts, des correspondances inouïes dans leur musique.
Une soirée Pee Wee à La Maison
Emmanuel Bex « Eddy m’a dit » 20h30
Dix ans après sa disparition, il était temps de repenser à Eddy Louiss, roi de l’orgue Hammond B3 quand il s’installait derrière son instrument.
Plus qu’un hommage compassé, l’organiste Emmanuel Bex a voulu une fantaisie gaie, un concert festif à la mémoire de ce musicien merveilleux qui a décidé de son engagement dans la musique : "Eddy m’a dit des choses tendres, colorées…. il m’a transmis un désir, une envie... que le jazz est universel, baroque, animal... l'idée que l’orgue pouvait en être un vecteur particulier et sensible. C’est à moi aujourd’hui de le retransmettre."
Avec sa verve intarissable Bex présente les musiciens qui vont illustrer certains moments forts de la longue carrière d’Eddy Louiss : le premier set en trio avec le guitariste Pierre Perchaud et son fils Tristan Bex à la batterie s’ouvre sur deux compositions formidables
"Dum Dum" et “Our Kind of Sabi” qui figuraient sur Dynasty, l’album en quartet de Stan Getz avec René Thomas et Bernard Lubat. Bex ajoute un « Blues for Eddy » composé pour l’occasion.
Quand viennent sur scène pour une seconde partie le violoniste Dominique Pifarély qui a commencé par le folk, joué avec Eddy avant de s’engager dans des voies plus contemporaines et Simon Goubert qui fit partie avec Bex d’un trio mémorable avec le tromboniste Glenn Ferris, ce sont les souvenirs d’un autre trio de légende HLP (Humair, Louiss, Ponty) en 1968 avec la reprise de « That’s all "
Comment ne pas citer les notes de pochette d'Alain Gerber? : "Ça jouait chez Pascal Fang, pour sûr, au regretté "Caméléon" de la rue Saint-André-des-Arts, quand le trio HLP y allumait ses feux de Bengale, ses soleils et ses fusées. H le fracassant. L le diabolique. P l'enragé. Ces trois là SE jouaient à fond. Quitte ou double. Qui perd gagne, parfois même. Pour la beauté du geste. Ou pour amuser la galerie, comme Daniel avec son beau solo déjanté de "So What?", car jouer n'interdit pas de... se payer le luxe de l'humour et de la désinvolture. "Le batteur gagne un kilo de sucre" mais c'est nous qui sommes à la fête."
Le nouveau trio Bex Pifarély Goubert reprend encore l'incroyable chanson populaire de 1942 que jouait souvent Eddy « Colchiques dans les prés » jazzifiée de belle façon avec des trouvailles du violoniste.
On entendra enfin avec tous les musiciens réunis cet étrange « Caraïbes », censé évoquer les Antilles natales d’Eddy qui sonnent comme une balade ou gigue irlandaise et encore « Romance » rejouée dans l’esprit à défaut de rendre l’exacte luminosité de sa musique, cet arc en ciel de couleurs qu'il savait créer.
On aurait pu évoquer le vocaliste des Double Six avec Mimi Perrin, le soutien indispensable de Nougaro (entre 1964 et 1977). Il avait créé entre harmonie et big band la Multicolor feeling fanfare en 1987 ( La Lichère) dont j’écoute toujours avec émotion le « Come on DH » ( que l’on entend sur le disque de Bex ) .
Oui il avait raison Nougaro quand il proclamait Avec Eddy tout est dit. Louiss a bien servi sa Majesté le Djazz.
Hors de l'eau un orgue a surgi
C'est pas Nemo c'est Eddy
À l'horizon l'orgue se hisse
Oh hisse et oh, c'est Louiss ...
Sous le plafond des flots, phosphorescent vitrail,
Dans l'opalin palais d'éponge et de corail,
Il improvise un Te Deum pour son public,
Pour le Titanic ou bien Moby Dick
Un final éblouissant avec le D Day de Monty Alexander
Quel enchantement à l'écoute de ce pianiste exceptionnel en trio, la formule la plus classique et pourtant la plus adaptée à cette musique. Il swingue avec une jeune rythmique des plus efficaces(Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie) qui contribue à la circulation des énergies. Monty joue très rapproché, l’oreille tendue vers le contrebassiste, lui même rivé à la main gauche du pianiste, le batteur les serrant de près.
Monty Alexander est né le 6 juin 1944 à Kingston en Jamaïque, le jour du débarquement en Normandie, il a traversé comme une évidence l’histoire du piano jazz avec de sacrés modèles Nat King Cole, Oscar Peterson, Art Tatum, Erroll Garner mais aussi Ahmad Jamal. Il n’a pas voulu laisser passer ses quatre-vingt ans sans marquer cet anniversaire, ce jour singulier et signifiant pour lui et pour l’Histoire. Le début de la fin... d’une longue guerre.
Un album mémoriel sans pathos, recréant l’allégresse qui suivit un temps du moins, la libération des alliés, avec ce langage universel, émancipateur, espace d’expression libre. Le jazz, s'il est la musique qui advient là, sous ses doigts enchaînant les idées avec une sidérante fluidité, n’en demeure pas moins mémoire.
On l’écoute avec bonheur dans un programme convaincant, jamais nostalgique. Il connaît parfaitement son Great American Songbook et attaque le set avec Frank Sinatra passant de « I’ll never smile again » de 1939 à « Smile » de Charlie Chaplin, musique des Temps modernes (1936), rejoue sans dolorisme « Body and Soul » et introduit dans son répertoire ses compositions originales « Why ? » « River of Peace », « Restoration », « D-Day ».
La mélodie à laquelle il revient sans cesse et la pulsation sont au coeur de sa musique. Il n’oublie pas les rythmes chaloupés de sa Caraïbe s’emparant du balancement reggae de Bob Marley « No Woman, No Cry » et distillant avec humour quelques citations de la musique de John Barry, nous entraînant dans le sillage de 007 et de son créateur Ian Fleming dans la Jamaïque de« Dr No », et « Live and let die ».
Aucun signe d’usure ou d’affaiblissement chez ce musicien, artiste et professionnel comme savent l’être les Américains. Tout à sa musique, disponible, à la demande du public il multiplie les rappels, droit et élégant dans son costume de scène. L’adhésion de tous fut immédiate, quel que soit l'âge. Roger Fontanel n’a pas raté le final de son 39ème D’jazz Nevers. Toute l’équipe de bénévoles toujours sur le pont se réjouit...et nous attendons le feu d’artifice de l’édition anniversaire des quarante ans.
Sophie Chambon
Merci à Maxime François pour ses photos et à la dévouée attachée de presse MC Nouy.
Je me souviens d’avoir entendu le jeune batteur Gautier Garrigue en 2018 pour les quarante ans de l’Ajmi avignonnais au Chêne Noir de Gérard Gelas où démarra l'histoire de ce club d'abord nomade, hébergé dans diverses salles de la ville, jusqu'à ce que le Chêne Noir (ancien garage) ne les accueille en 1985 . C'était dans le groupe d’Henri TexierSand Quintet (on entend six compositions anciennes, amplement développées par la grâce du jouage et de l'improvisation collectives, avec une rythmique en fusion... Le batteur Gautier Garrigue, déterminé, combatif, ne faiblit jamais. Son nom évoque des sonorités intéressantes, affirmées franchement, ardentes.)
Sept ans plus tard après un beau parcours, pour son premier album en leader la Traversée sur le label Pee Wee, le batteur a constitué un quartet autour du trio de base de Flash Pig qu’il constitue avec Florent Nisse et Maxime Sanchez et last but not least, le subtil guitariste Federico Casagrande.
Gautier Garrigue a construit son album autour d’une histoire développée d’après les mythes fondateurs de la culture hawaïenne. Comme son mentor le conteur Henri Texier, il n'hésite pas à reprendre certains de ses thèmes, à les remodeler autrement.
Remettre ses pas dans de lointaines traces... aller plus loin , toujours plus loin mais pas forcément au delà." disait Texier dont l'inspiration fait retour éternellement, explorant en profondeur, sans jamais se lasser. Le jeune Garrigue a déjà compris cela dans sa musique désirante, sans nostalgie, ouverte au contraire au monde actuel.
Une suite de trois compositions en ouverture « Lueur », « Présage» et « la Traversée »plongent dans un poème de la nature, plein de souffle et de sonorités composites, une traversée nocturne et mélancolique de galaxies, de ciel etde forêts, d’oiseaux et plus abruptement la présence de Kenny Wheeler tellement admiré « Kenny are you in this room ?»
Tout ceci on le comprend en lisant les notes de pochette de Pierre Tenne amplement développées dans le livret soigné et classieux. Car, et c’est mon seul bémol pour ce concert, le batteur ne présentera pas son travail dans ce concept de l’album. Ce qui est dommage car la narration est mise en scène avec soin jusqu’au final plus ardent « Plage du Troc » sur lequel il prend un solo vigoureuxque l’on n' attendait plus tant son jeu est nuancé, sa batterie caressante. « Laniakea » (l’ horizon céleste en hawaïen) présenté en rappel est tout indiqué pour finir ce concert atmosphérique.
Le répertoire enchaîne des compositions subtiles et tendres, retenues, des pièces souvent brèves, évocatrices et si raffinées qu'elles gagneraient à dessiner des motifs plus en relief. Mais Gautier Garrigue s’avère un créateur déjà accompli, qui a le sens de la 'sfumature', un compositeur de thèmes à la guitare pour ses complices musiciens auxquels il laisse tout espace pour improviser. Le guitariste italien semble d’ailleurs mener le groupe par moment et l’alchimie développée avec le pianiste tout proche donne à entendre de fructueux échanges fluides et inventifs. La complicité du batteur avec ses copains de Flash Pig est quasi fraternelle, il remerciera d’ailleurs Roger Fontanel d’avoir eu l'audace de programmer le trio et son nouveau groupe dans la même semaine de D’Jazz Nevers. Nous, au terme du voyage, c’est la cohésion et la musicalité du collectif que l’on retiendra.
Kris Davis Trio
Kris Davis piano Robert Hurst contrebasse Johnathan Blake batterie
Changement d’atmosphère avec le trio de Kris Davis, pianiste canadienne adulée de l’avant-garde new yorkaise depuis son arrivée au début des années 2000. C’est un tout autre style, une pratique différente du trio classique piano-contrebasse-batterie, forme qu'elle dynamite quelque peu. Une personnalité et une technique affirmées, un style très personnel identifiable quand on arrive à l’entendre car le concert débute dans le fracas d’une batterie tonitruante. Quand le vigoureux Johnathan Blake (qui travaille avec Kenny Barron) réduira l’intensité de sa frappe, on saisira alors toutes les nuances d’une pianiste pour le moins originale et intrépide. Mais peut-être ressent-elle le besoin d'être immergée dans ce bain sonore, de se fondre en arrière-plan.
Elle ne jouera pas ce soir tout le programme de Run the Gauntlet, son dernier album sur son label Pyroclastic Records où elle rend hommage aux six femmes pianistes qu’elle admire le plus, nous en fera partager seulement quelques compositions comme « The little footsteps », « Subtones ». Il est certain que dans son approche d’improvisatrice imaginative, elle explore toutes les possibilités de ce qu’elle appelle des sons trouvaille selon sa propre expression. La rythmique assure la cohésion du trio, une basse élégante, fluide et charpentée, un batteur groovy à souhait. C’est pourtant elle qui rebat les cartes du jeu, redistribuant constamment les dynamiques, sans hésitation. J’ai retenu à ce titre un désorienté et divagant « Lost in Geneva », le sautillant et pointilliste « The bluesy bird in the backyard » où elle expose son lexique d’idées et de sons, y compris au piano préparé dont elle n’abuse pas. Pour finir ce concert très américain, une reprise de Monk, l’incontournable « Evidence » que l’on aura entendu aussi dans un tout autre contexte le même jour avec le duo de Jean-Charles Richard et Eric Löhrer et un hommage à Jack DeJohnette, figure essentielle du jazz, disparu ces derniers jours. Blake, batteur à l’exceptionnelle vitalité, à l’aise dans les musiques funk, soul et pas seulement jazz, livre un solo spectaculaire toujours attendu par le public.
Sophie Chambon
Encore merci au photographe Maxim François qui suit avec nous le marathon des concerts
Nous voici de retour à Nevers pour la trente-neuvième édition du Djazz Nevers festival de Roger Fontanel. Après une longue route, la récompense est la découverte depuis le pont sur la Loire de la cité ducale adossée à la colline.
Plaisir ensuite de retrouver le merveilleux petit théâtre à l’italienne près du Palais ducal, au coeur de la cité. L’écrin parfait pour accueillir la nouvelle création du violoniste, compositeur, homme orchestre Régis Huby intitulée Bliss après son Ellipse grand format qu’il avait présentée ici en 2018.
Un titre mystérieux un peu difficile à traduire. Régis Huby s’en explique après le concert, il parle de « béatitude », de plénitude, d’ allégresse, de cet émerveillement qui s’empare de vous devant le spectacle de la nature, de la mer (ne pas oublier que le violoniste est breton), d’ un tableau dans lequel vous plongez ( un Rothko, un Klein ou un Pollock). Un sentiment vif en tous les cas qui nécessite une présence active et non pas une sérénité quiète et quelque peu ramollie. A juste titre Franck Bergerot évoque l’inverse d’"un engourdissement contemplatif".
Figure sur l’album enregistré au Triton il y a quelques mois une citation de Tolstoï qui résume l’affaire : « La source de la béatitude n’est pas hors de nous mais en nous. » Et l’on pense alors à cette dynamique qui porte la vie, une résistance au cynisme actuel, une façon de retrouver l’envie. Ce qui dans l'éthique spinoziste résumerait la béatitude à ce plaisir total qui satisfait l’ensemble de notre être et s’oppose à ce qui lui résiste.
Il est certain que pour servir ce projet qui invite à une certaine introspection, Régis Huby a fait appel à des musiciens amis dont il connaît la valeur et le travail et qui peuvent lui fournir les nuances recherchées. Ila envisagé une formation inhabituelle : non pas un quatuor classiquede cordes, lui qui vient de ce monde chambriste qu’il a su faire évoluer dès son quatuor IXI mais un sextet où l’emporteraient les graves : un seul violon ténor, le sien électro-acoustique, un alto (Séverine Morfin), une contrebasse centrale (Claude Tchamitchian) proche du violoncelle (Clément Petit) . L’idée intéressante est de transformer l’ensemble en sextet, en l’augmentant du trombone de Samuel Blaser et des percussions "trafiquées" de Michele Rabbia.Le casting est de très haut vol. Régis Huby a pensé à chacun de ces virtuoses dont il partage le langage et l'esprit, leur laissant ainsi donner la pleine mesure de leur talent. C'est en effet en pensant à ce cheminement commun qu'il a conçu cette pièce de près d'une heure quinze, gigantesque travail de composition architecturé avec le plus grand soin avec des contrastes dynamiques qui rompent l'horizontalité de la formation. Tous se retrouvent avec un plaisir évident pour servir la musique qu'ils aiment, celle de Régis Huby en l'occurrence, le grand ordonnateur de cette histoire musicale. On peut être saisi par la disposition particulière étudiée pour que tout converge vers les basses, le grave et une certaine frénésie rythmique.
Le tromboniste seul cuivre de l'ensemble apporte la chaleur, ce "flesh and bone", lui qui peut escalader la gamme, timbrer de diverses façons- il prendra un solo d’une douceur exquise, gouleyante, coulissant de toute sa longueur, de glissandi en growls joyeux. Il faut l’imaginer heureux envoyant sa coulisse vers les cintres, du vif argent, inimitable car n’imitant personne ! N’oublions pas l’apport de la batterie, percussions, électronique de notre Turinois, plus « calme » aujourd’hui, qui jouerait presque « normalement » des balais, des mailloches et des baguettes sans faire trop remonter sa « furia » déconneuse, étonnante.
Et pourtant quand il fait des gargarismes au micro, ponctue les interventions du trombone ou de la basse de sa scie mécanique actionnée à l’archet ou les interrompt d’un coup de sifflet trublion, d’un doigt rageur sur le clavier trafiqué de son Mac, il rompt l’équilibre de la narration, fait varier les hauteurs, secoue l’orchestre de son délire bruitiste, parfaitement déréglé.
Un travail soigné, cohérent, édifié sur la recherche des timbres, couleurs et textures qui s'emboîtent selon la forme d'une suite fragmentée en dix petites pièces- si je suis le montage de l'album, qui parlent d'éveil "Awakening", de "Looking Beyond" avant de plonger dans le monde de la couleur. Synesthésie à la Kandisky?
Il y a dans cette oeuvre quelque chose d'insaisissable, de libre et de créatif, quelque chose de contagieux dont les musiciens se sont emparés. Une forme en tension et détente, avec reprises, variations, répétitions (quelque chose de "reichien") tout en soulignant la vitalité, le lyrisme de cette écriture pleine, dense, travaillant sur l'épuisement des motifs rythmiques entre écriture continue et lampées d' improvisation. La seule figure féminine, l'altiste forme la paire de cordes indispensable au registreplus aigu.
Quant à la direction de Régis Huby que tous regardent, ne s'étant pas encore assez approprié son écriture, elle possède de séquence en séquencece qu'il faut de tension pour emporter celle des spectateurs. Il a envisagé des regroupements des cordes (qui pratiquent autant les pizz que l'archet) en unissons éclatants, des montées en puissance enivrantes mais aussi des parcours brisés, échappées précieuses, lignes de fuite dessolos si différents de chaque instrumentiste, de véritables moments de bravoure.
Claude Tchamitchian le pilier du groupe, est saisi soudainement d'une sombre mélancolie, profondeur qui surgitdans un solo déchirant et grave. Quant au violoncelliste tout proche il nous gratifiera d'un solo époustouflant qui ne sonne en aucun cas comme celui d'un violoncelle.
Cette musique se révèle impressionnante à l’écoute mais gageons qu’elle est aussi surprenante pour les musiciens eux mêmes qui doivent selon la loi de l’improvisation, faire surgir ce qui advient hic et nunc! En tous les cas, on souscrit au programme qui déclenche une certaine intranquillité et nous donne l’opportunité de nous arrêter un temps, de nous laisser envahir par le flux, le flot qui se conclut sur la découverte fondamentale de la joie, d’un bonheur mystique ou spirituel plutôt, difficile et rare car "tout ce qui est beau est difficile et rare".
Sophie Chambon
Merci à Maxim François le fidèle photographe du festival pour toutes ses photos !