Cristal Records 2014
Riccardo del Fra (cb), Bruno Ruder (p), Airelle Besson (tp), Pierrick Pedron (as), Billy Hart (dms) + strings (Deutsches Filmorchester Babelsberg, Torster Scholz Premier Violon)
Je sais bien que c’est notre boulot de journalistes de trouver les mots qui conviennent. De vous dire de quoi il s’agit. De vous raconter nos émotions. On voudrait vous parler du dernier album de Riccardo Del Fra en termes choisis, synthétiques et concis. Mais alors comment vous dire toute la beauté de cet album sans en perdre une miette.
Car cet hommage que rend le contrebassiste à Chet Baker est pour nous un monument. Pourtant : Riccardo Del Fra rendant hommage à Chet Baker : sur le papier pas un sujet très nouveau et l’on pensait qu’on allait être en terrain connu. Seulement voilà, ce que Riccardo insuffle ici, avec ses arrangements pour cordes et ses deux merveilleux solistes, est absolument renversant, bouleversant.
Il y a des albums de jazz qui possèdent ce supplément d'âme indéfinissable dont on décèle vite l'amour de leur auteur pour leur sujet. Celui que signe Riccardo del Fra est rempli d'émotion pour Chet Baker qui reste pour le contrebassiste et directeur du CNSM comme une ombre tutélaire qu'il chéri avec beaucoup de tendresse.
Chet Baker en héros hollywoodien ? Assurément ! Et va pour le cliché assumé jusqu’au bout des ongles dans cette mise en scène digne des plus grands drames des studios de Los Angeles.
Pour cela il fallait des arrangements sublimes dont le pathos est parfois revendiqué puisque c’est par lui que vient cette émotion qui vous porte parfois l’écoute au bord des larmes. Alors Riccardo Del Fra y va de ses ouvertures sublimes comme celle de For all we Kow ou celle encore de I’m a fool to want you où l’on bascule dans ce drame en technicolor. Pierrick Pedron y apporte une intensité exceptionnelle dans son jeu au lyrisme débordant. Et si c’était l’album à cordes de Pierrick que l’on attendait ? Quant à Airelle Besson, elle est brillante d’intelligence du jeu. Airelle Besson admirable en ce qu'elle ne cherche pas à faire du Chet mais qu’elle fait du Airelle Besson. Il faut l ‘écouter sur I'm a fool to want you où chacune des ses notes me transperce le coeur. Moment de pure beauté encore sur ce I remember you ralenti à l'extrême de l'extrême avec des parties de cordes qui jouent quasiment le rôle de solistes à part entière.
Soin particulier porté aux arrangements à la Gil Evans comme dans cette ouverture sombre de But not for me. Relecture brillante où les cordes viennent après un début en quintet donner une vision à la fois crépusculaire mais aussi avec un souffle ample et grandiose. Les violons arrivent et s'insinuent discrètement dans le combo avec une rare subtilité après le magnifique chorus de Pierrick Pedron sur la reprise du thème. Quelle direction !
C’est que Riccardo Del Fra ne cantonne pas les cordes à un rôle qui pourrait être mélo mais leur assigne un rôle aérien, genre de tapis violant sur lequel les solistes peuvent prendre de la hauteur avec beaucoup de classe. Il faut aller jusqu'au bout et écouter la coda de For Allwe know pour comprendre toute l'envergure de ces arrangements. Et puis il faut aller aussi tout au bout de l’émotion avec ce tout dernier morceau où Riccardo s’expose, met son cœur à nu, juste lui seul accompagné des cordes sur My Funny Valentine.
On sort de cet album empreints d’une douce mélancolie, avec , en tête la poésie un peu désespérée de Chet Baker. Où les plus belles mélodies qu’il exaltait tant revivent ici autrement. Pour ce dernier hommage, au bord d’un gouffre bouleversant où le fantôme de Chet plane à jamais au-dessus des âmes.
Jean-Marc Gelin










