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Sylvain Bardiau (tp), Frédéric Gastard (compositions, sax basse) Matthias Mahler (tb). Arrangement du trio.

Extension des feux est le nom du dernier opus du trio Journal Intime. Comme dans leur précédent album, Lips on fire, où ils évoquaient Hendrix plus qu’ils ne l’interprétaient, sans volonté de réelle relecture, nos trois compères se frottent à tous les répertoires mais surtout au leur qui ne ressemble à rien d’autre. Un paysage sonore préparé et improvisé, brossé à grands traits quelque fois, par touches empâtées aux couleurs fortes et néanmoins nuancées comme le travail formidable sur la pochette d’Hélène Poignon.
Les compositions ne sont pas que prétextes à divagations soniques : avec une approche organique, les musiciens travaillent en profondeur le son et le rythme, triturant, malaxant, mâchouillant la pâte sonore, éructant parfois, hoquetant souvent.
Matthias Mahler est époustouflant au trombone, quand on aime cet instrument. Et c’est mon cas ! On n’est pas en reste avec les saillies du saxophone de Fred Gastard, les fulgurances de la trompette de Sylvain Bardiau : voilà des interventions à souffle continu, ponctuées de piquetages de guitare, de giclées d’accordéon. A ce trio de vents, Journal intime a en effet ajouté deux instruments harmoniques, guitare et accordéon. Et leurs invités sont, excusez du peu, Marc Ducret et Vincent Peirani. C’est sans doute l’une des plus intéressantes combinaisons de talents qu’il est donné d’entendre en France actuellement.
Cette extension des feux ne présente peut-être pas beaucoup de disparité ni de changement de « mood » dans les 3 suites qui composent l’album, respectivement intitulées Orage et Tonnerre, Chroïd, les 38 Lunes, mais indéniablement, se reconnaît dans ce concept album, un sens de la mise en route, une façon de conduire l’attelage. Complicité palpable d’autant plus belle que les timbres se marient à merveille : trombone, trompette, sax basse renouvellent assurément l’art de la formation triangulaire, avec une sonorité inouïe de brass band à ...trois. Une musique exigeante qui passe pourtant dès la première écoute. Est-ce dû à la sonorité ronde, chaude, puissante de l’ensemble, la volonté d’aller explorer ailleurs, dans les marges, entre musique de chambre et grooves de basse ? Certes, il faudra y revenir pour mieux saisir la subtilité de cette musique que l’on écoute d’un trait jusqu’à l’épuisement de la galette.
Mais au fait qui drive ? On sait que les compositions sont du saxophoniste basse Fred Gastard qui apporte ses couleurs, son goût de la construction, une profondeur imaginative....Alors peintre, maître de la forge ou les deux à la fois? La rythmique n’est pas unidirectionnelle et sans changer vraiment de territoire, on se perd avec bonheur dans un jeu de couches temporelles superposées, un univers délicieusement étrange. Des moments de recueillement dans la première pièce, à moins que ce ne soit l’attente de l’orage, une lente montée (orgasmique) avant l’explosion qui est souvent le fait de Ducret, une effervescence ramenée à une dynamique assumée à trois, quatre, cinq. On avance dans cette géographie d’instruments qui se superposent, on flotte dans cet univers en expansion, vers l’inconnu.
Mais franchement avec de tels musiciens aux commandes, l’aventure est tentante, le plaisir communicatif jusqu’à la conclusion d’une guitare ailée qui revient aux meilleurs moments du rock progressif, sur ostinatos lancinants et fièvreux. On écoute fasciné ce trio de cuivres, uni et charnel, à la puissance polyphonique : sans rythmique habituelle, on est au creux d’un ensemble orchestral auquel les voix de la guitare et de l’accordéon prêtent tout leur sens.
Au fait, que signifie le titre ? Ce sont des feux qui s’allument partout dans notre époque trouble et troublante, perdue, mais qui ne se résigne pas pour autant. Indignation, dénonciation musclée, velue, et embrasement. Un programme auquel on adhère de bon cœur. Vous aussi ?
Journal Intime sort également son vinyle, disponible depuis le concert au Triton en décembre dernier : il s’agit d’un enregistrement analogique pur, en série limitée, issu d'un concert public donné aux Studios Bauer de Ludwigsburg, en Allemagne, le 17 février 2013, juste avant l'enregistrement d'"Extension des Feux" le CD.
Avec cet enregistrement le trio inaugurait la nouvelle signature du label Neuklang.
Mais on vous en reparlera...très vite.
Sophie Chambon