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13 juin 2023 2 13 /06 /juin /2023 07:09
EMMANUEL CLERC                  ALBERT AYLER    Vibrations

EMMANUEL CLERC

ALBERT AYLER Vibrations

 

Editions le Mot et le Reste  

Albert Ayler (lemotetlereste.com)

Le mot et le reste

 

Ecrivain des sensations, de l’émotion en musique, Emmanuel Clerc, l’auteur de ce premier livre court mais intense sur Albert Ayler arrive à rendre la tension, les contradictions et le mystère dans un portrait vibrant de ce musicien.

Le titre de ce récit Vibrations qualifie d’ailleurs parfaitement la musique du saxophoniste et aussi la qualité très personnelle de l’écriture d’ Emmanuel Clerc qui songe qu’il a l’âge d’Ayler à sa mort, trente quatre ans. Mise en abyme, identification? Le fait de se mettre en scène et de sortir du cadre purement  biographique, voire hagiographique de livres dédiés à un musicien,  donne plus de chair à une réflexion sincère, enthousiaste et documentée.

La bibliographie est très précise comme toujours dans les parutions des éditions marseillaises mais Emmanuel Clerc en fait un usage vraiment pertinent avec des références et citations des plus adéquates. On comprend à quel point le génie singulier du saxophoniste a été célébré par la critique française d’avant-garde.

Après cette lecture, on sort plus au fait de son sujet, de cette vie de tourments avec quelques hauts et tellement de bas, même si de très belles plumes nous ont fait connaître à l’époque Albert Ayler. On n' oubliera pas de sitôt le portrait insurpassable dans L’improviste de Jacques Réda, les articles inspirés de Philippe Carles (La bataille d’Ayler n’est pas finie) ou de Francis Marmande dans Jazz Magazine, la revue en pointe à l'époque, les chroniques de Daniel Caux, témoin inestimable. Emmanuel Clerc arrive même à glisser le roman de Francis Paudras (La Danse des Infidèles, édité au demeurant chez le Mot et le Reste) jusque dans le titre de son dernier chapitre La Danse des Intranquilles. Et cela fait sens.

Dans ces pages s’exprime un véritable point de vue, que l’on connaisse ou non ce saxophoniste si peu compris de son temps. Aujourd'hui il semble difficile de résister à son appel. Surtout quand on est happé par cette écriture fièvreuse qui fait revivre ce musicien inouï dont la musique n’est pas religieuse dans sa fonction mais dans son essence,  n’est pas une invitation à la prière, elle est prière!

Impressionnant par sa seule présence, Albert Ayler, ce Holy Ghost a la création radicale, enracinée dans la culture afro-américaine. Mais son cri d’amour, de paix, de spiritualité fut souvent incompris. Il n’a pas construit son oeuvre par des évolutions successives, des révolutions esthétiques comme Coltrane, l’aîné qu’il vénère ou Don Cherry, le Petit Prince (toujours chez le Mot et le Reste) avec lequel il a enregistré dès 1964 (en quartet avec Gary Peacock et Sunny Murray). Il a créé sans projet défini ces albums Ghosts ou encore Vibrations, entre célébration et transe au ténor, du plus grave au plus aigu, du plus lent au plus rapide avec un incroyable vibrato d'une profondeur indéfinissable. Au final Albert Ayler a sorti peu d’albums de My name is Albert Ayler ( Debut Records, 1964) à The Last Album (Impulse, 1971) et rencontré peu de succès auprès du public américain, excepté en Europe et ... en France.

L’un des points forts de Vibrations est à cet égard l’évocation des fameux concerts, les 25 et 27 juillet 1970, ces Nuits de la Fondation Maeght dont l’auteur arrive à rendre merveilleusement l’atmosphère, le sentiment d’union mystique avec le public. Des temps forts, tellement exceptionnels qu’ils sont devenus mythiques pour tous les amateurs de jazz. Emmanuel Clerc établit un rapprochement avec les concerts de John Coltrane le 26 juillet 1965 à Juan les Pins. Pas étonnant quand on sait le lien entre les deux saxophonistes, si fort que Coltrane fort admirateur de son cadet, l’aida à plusieurs reprises, le faisant enregistrer sur son label Impulse. Et il demanda qu’Ayler joue à ses funérailles.

"Trane était le père, Pharoah le fils et j’étais le Saint Esprit" dira Ayler!

Si Coltrane disait "Je pars d’un point et je vais le plus loin possible", il est clair qu’ il pensait à Ayler pour continuer, saisir ce passage de relais. Dans l’urgence et avec une certaine rage dans l’expression  qui permet à ceux qui l'écoutent de se sentir vivant. S’affranchissant des cadres,  dans ses interprétations, Albert Ayler repousse toutes les limites, en fort contraste avec son choix de mélodies simples, ballades et berceuses (“Summertime”, "Ol' Man River",“When The Saints go marching in”, marches funéraires  ou militaires, avec ce retour prononcé des fanfares, du gospel, des spirituals et de l’Afrique. "Libérée de son thème, la musique d'Ayler atteint un stade supérieur... où elle fait l'expérience de sa propre vie".

Fort judicieusement, Emmanuel Clerc songe aussi à cet autre météore Jimi Hendrix, apparu au petit matin du dernier jour de Woodstock, le 18 août 1969, devant un public halluciné pour jouer en trio sa version du “Star Spangled Banner”. Version non moins iconoclaste de l’hymne américain que "la" Marseillaise" revisitée par Ayler,  acclamée à St Paul de Vence. Tout se tient et les correspondances artistiques de cette époque sont troublantes.

Vibrations se lit vraiment comme un roman : si ce récit vif, brillant s’attache aux faits et à leur reconstitution, il creuse la réalité pour mettre au jour ce que l' incompréhension de cette musique révèle de la société,  de ses conventions et ses hiérarchies tacites. Le texte analyse et commente, devient même thriller sur sa fin, le temps d’évoquer la disparition du saxophoniste, toujours inexpliquée, le 25 novembre 1970. Car le "miracle" de St Paul de Vence ne fut pas pour autant le début d'une reconnaissance qui aurait été juste. Plus dure sera la chute hélas, et le corps d’Ayler fut repêché dans l’East River, seulement quatre mois après. Mais le message de ce musicien est toujours d’actualité, frémissant, engagé, précieux, universel. L'effet d'un trou noir cosmique pour le jeune écrivain qui a réussi son envol : un coup de maître  que ce Vibrations, assurément!

 

Sophie Chambon

 

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11 juin 2023 7 11 /06 /juin /2023 21:46

Samuel Blaser (trombone), Fabrice Martinez (trompette, bugle, tuba), Christophe Monniot (saxophones sopranino, alto & baryton), Marc Ducret (guitares électriques, composition)

Moulin-sur-Ouanne (Yonne), octobre 2022

Ayler Records AYLCD-178 / Orkhêstra

https://www.ayler.com/marc-ducret-ici.html

 

Une aventure singulière : pendant les confinements, faute de pouvoir se réunir en studio, le groupe s’est rassemblé, entre juillet 2020 et juin 2021, sur les bords d’une rivière bretonne, soumise aux mouvement des marées.

 

 La musique, sommairement captée, fut rejouée en studio dans l’Yonne, et enregistrée là par Antonin Rayon, partenaire pianiste/organiste de Ducret, mais aussi ingénieur du son. Entre ici et là, la magie de l’invention musicale est demeurée intacte. Des harmonies tendues à l‘extrême, des mélodies presque apaisées, des foucades sans entraves dans l’improvisation (d’ailleurs, est-il possible de faire l’exact départ entre l’écrit et l’improvisé?). Les titres égrènent la succession des saisons (L’été, l’automne, l’hiver, le printemps…..) comme autant de tremplins à l’inventivité et à la liberté. La densité des compostions explose dans les escapades improvisées, et pourtant tout cela est d’une incroyable fluidité. Comme si cette expérience dictée par les circonstances pandémique servait de rampe de lancement au plus grand ‘naturel’. Évidemment comme toujours la nature et la culture s’interpénètrent, sans qu’il soit possible d’en déterminer la limite. Grand Art en somme !

 

Xavier Prévost  

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7 juin 2023 3 07 /06 /juin /2023 09:50

Ouvrage de photos de Guy Le QUERREC.
Textes de Jean Rochard et préface de Bernard Perrin.
Les Editions de Juillet. 400 pages. Plus de 300 photos.


     Une épopée musicale d’un demi-siècle, un parcours en zig-zag de Mozart au free jazz. Telle est l’aventure de Michel Portal saisie au plus près par l’objectif (toujours subjectif) de Guy Le Querrec dans un ouvrage monumental qui ravira amateurs de jazz, de photographie et plus largement de culture.

 

     « Le photographe est un funambule sur le fil du hasard qui cherche à attraper des étoiles filantes », aime à dire Guy Le Querrec, une des figures de proue de l’agence Magnum à qui l’on doit notamment « Jazz, de J à ZZ » (Editions Marval. 1996), encyclopédie visuelle de la musique syncopée vivante depuis les années 60.
 


     C’est à cette époque-là qu’intervient la première rencontre du photographe avec le 1er prix de clarinette du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1959. Ce 13 mars 1964, à la salle Wagram, Michel Portal joue dans le big band de Sonny Grey lors d’un concert de bienfaisance destiné à régler les frais médicaux de Bud Powell, présent dans la salle. Le dernier instantané de son « modèle » signé Guy Le Querrec date de mars 2011, un an avant que ce dernier range définitivement son Leica : il nous montre le poly-instrumentiste en compagnie du pianiste Yaron Herman saisi dans les caves bordelaises de Château Palmer.

     Entre ces bornes, un périple qui nous mène sur les scènes du monde et surtout dans les coulisses et les loges où se concocte ce curieux exercice qu’est la musique de jazz sous les doigts de Michel Portal. Ce tandem musicien-photographe, Jean Rochard (producteur, fondateur du label nato), auteur de textes éclairants et précis sur ce demi-siècle, la résume ainsi : « Au fond, Michel Portal a toujours le même âge que les gens avec lesquels il joue. (…) il n’a jamais cessé de chercher et plus souvent qu’à son tour de déclencher. Guy Le Querrec, avec le déclencheur de son Leica, s’ajuste aux questions posées, pénètre en nombre d’or l’espace qui confine à l’expérience personnelle, expérience poétique ».
 


     Au fil des 400 pages et des quelque 300 photos (en noir et blanc), se déroule toute une vie d’artiste, faite de rencontres de haut vol où l’on croise Max Roach, Jack DeJohnette, Joachim Kühn, Henri Texier, Martial Solal, Bernard Lubat, Didier Lockwood, Trilok Gurtu, Gil Evans, Richard Galliano… Et bien entendu, notre héros-héraut, souriant, pensif, espiègle. Car « Michel Portal, au fur et à mesures » c’est non seulement un document riche sur un demi-siècle de vie musicale mais aussi une histoire d’un compagnonnage qui se dévoile, révélant l’œil acéré de Guy Le Querrec et invitant à écouter la musique toujours libre de Michel Portal.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo Sergine Laloux et X. (D.R.)

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6 juin 2023 2 06 /06 /juin /2023 14:59

 

Gary Brunton (contrebasse, composition), François Jeanneau (saxophone soprano), Andrea Michelutti (batterie), Emil Spanyi, Paul Lay (piano)

Malakoff, 2022

Juste une trace / Socadisc

 

Après deux disques en trio piano-basse-batterie («Night Bus», «Second Trip»), le contrebassiste revient avec un trio autour du saxophone soprano de François Jeanneau. Trio augmenté, car 9 des 13 plages accueillent alternativement au piano Emil Spanyi et Paul Lay. Du jazz de stricte obédience, mais du jazz d‘aujourd’hui : la présence de François Jeanneau, qui en 1960 enregistrait avec Georges Arvanitas dans un quintette très soul jazz, mais aussi plus tard avec le très contemporain Quatuor de saxophones, donne la mesure des langages partagés dans ces plages. Après les épisodes de ‘Night Bus’, le titre de ce nouvel album, d’un nouveau groupe, évoque le train de nuit tel que le nomme la langue galloise. Peut-être est-ce un voyage, parmi les moments historiques du jazz. Vigueur du premier titre, en quartette, où Emil Spanyi donne toute sa verve d’improvisateur, avant une ballade où la basse va s’épanouir à l’archet, en dialogue avec le piano de Paul Lay. Retour au plus vif, dans un thème qui fleure bon le souvenir des grands orchestres : à quatre ils ravivent cette époque épique, mais les improvisations fleurent bon le jazz d’aujourd’hui. Plage après plage, c’est une parcours panoramique dans les langages du jazz tel qu’on le parle en 2022, la mémoire en éveil, l’inspiration aux aguets. Absolu bonheur d’écouter François Jeanneau, sur qui le temps paraît n’avoir aucune prise. Cohésion du groupe qui manifestement vit ces instants comme une fête : beaucoup des thèmes semblent porter le souvenir des harmonies et des structures de standards, parés d’habits neufs. La magie du jazz en somme, intemporelle, et pourtant toujours en éveil sur le fil du temps.

Xavier Prévost

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5 juin 2023 1 05 /06 /juin /2023 18:18


Erik Truffaz (trompette), 

Marcello Giuliani (contrebasse), Raphaël Chassin (batterie), Alexis Anérilles (piano), Matthis Pascaud (guitare), Sandrine Bonnaire et Camelia Jordana (voix).

 

Blue Note/Universal.

 

       Un brin de nostalgie et un zest de modernité. Erik Truffaz écrit sa partition originale pour une sélection musicale dédiée à quelques films et séries télévisées bien connus des années 50 à 70.

 

       Le trompettiste savoyard joue la carte de la sobriété, à la tête d’une courte formation de musiciens partageant son univers, dont le « vétéran » Marcello Giulani, complice de la période « électro ». La surprise sur le plan orchestral vient de la contribution de la chanteuse Camelia Jordana, qui reprend la partie de Marylin Monroe dans ‘One Silver Dollar’, titre-culte de la ‘’Rivière sans retour’’ (River of No Return) d’Otto Preminger, composition de Lionel Newman et Ken Darby et de la comédienne Sandrine Bonnaire, récitant un extrait de César et Rosalie, de Claude Sautet, sur une musique de Philippe Sarde.

 

       Le choix du répertoire effectué par Erik Truffaz ne connaît pas de frontière et donne lieu à un parcours qui ravira les cinéphiles (et « téléphiles ») et les amateurs de BO. Jugez plutôt : outre les deux films précités, les compositeurs se nomment Nino Rota (La Strada), Michel Magne (les Tontons Flingueurs, Fantomas), John Barry (la série Amicalement Votre, The Persuaders! , où s’illustraient Tony Curtis et Roger Moore), Ennio Morricone (Le Casse), Alain Romans (Les vacances de Mr. Hulot) et idole de Truffaz, Miles Davis (Ascenseur pour l’échafaud).

 

        Une trentaine de minutes en tout et pour tout qui évoquent des sentiments aussi divers que la tristesse, l’inquiétude, l’insouciance. « Quel temps fait-il à Paris ? », la composition d’Alain Romans, à qui Jacques Tati commandera aussi la musique de Mon Oncle, vient clore sur une note alerte ce bref panorama dans un rappel de l’atmosphère des vacances à la mer des années 50.  Et si l’on retenait « ROLLIN’ » comme le disque de l’été 2023 ?

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

En concert en juin à Nice (8), Chatellerault (14) et Vauvert (30).

 

 

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4 juin 2023 7 04 /06 /juin /2023 08:07

Sylvain Kassap (clarinette, clarinette basse, chalumeau), Hélène Labarrière (contrebasse)

Spézet (Finistère), sans date

émouvance emv 1047 / Absilone-Socadisc

 

Retrouvailles sur disque d’un duo qui existe depuis quelques lustres. Avec des thèmes repris de leurs répertoires respectifs, dont certains qu’il jouaient en duo lors de concerts passés. Et de nouvelles compositions aussi, comme celle, intitulée Poul an Serf, qui évoque le lieu où fut enregistré ce disque. Ou Dji-Dji, qui salue la mémoire d’un contrebassiste que beaucoup d’entre nous aimaient et admiraient. Un bouquet de dédicaces qui disent sur quoi ces deux artistes se retrouvent, et qui nous est aussi donné en partage. Profondeur du son, de la basse comme des anches ; soin jaloux des nuances ; éclats surprenants, vifs et libres ; fascinant dialogue de deux esprits connivents : un régal, un chemin de découverte, d’imprévu, d’émois soudains. Et le texte de Jean Rochard, sobrement, entrouvre pour nous la porte de l’écoute. On s’y plonge avec délices.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur Youtube

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31 mai 2023 3 31 /05 /mai /2023 09:09
OK BOOMER                  ORCHESTRE TOUS DEHORS

 

ORCHESTRE TOUS DEHORS

OK BOOMER

 

 

TOUS DEHORS | Accueil | Site officiel | Jazz | France (tous-dehors.com)

Label Tous Dehors

 

Il sont treize en piste réunis en un ensemble décidément peu commun, audacieux et débridé dans cet Ok Boomer d’une fraîcheur bienvenue .

Comment rendre compte de la formidable diversité de sons, de styles que brasse le multi instrumentiste ( saxophones, clarinettes, harmonica et cornemuse) Laurent Dehors à la tête de son Orchestre Tous Dehors, ce sacré Grand Format qui fête ses trente ans , en sortant sur son propre label un album insolent et drôle dès le titre et la pochette? Son big band s’organise concentriquement depuis sa garde rapprochée composée de l’inénarrable Michel Massot au tuba, trombone et euphonium, du pianiste Matthew Bourne, du batteur Franck Vaillant, de fidèles plus ou moins récemment acquis à la cause comme le guitariste (à 7 cordes) et banjoïste Gabriel Gosse ( actif sur “I wanna boo on the beach”), ou la saxophoniste Céline Bonacina qui l’a impressionnée depuis leur récent duo vraiment formidable. Comme le chef sait évoluer et se renouveler, il s’entoure de partenaires recrutés selon leur potentiel, “des femmes, des gars, des jeunes, des moins jeunes". Dans cette mixité recherchée, seul le talent compte et une bonne dose d’humour, de fantaisie pour s’approprier la musique de Laurent, quelle que soit la difficulté des partitions, tous s'emparant du potentiel orchestral avec une aisance souriante... qui s’entend!

Laurent Dehors a créé son propre langage, mis au point une formule singulière et festive qui, en dépit de l’hétérogénéité apparente et des influences multiples révèle sa cohérence artistique. Dès les premières notes, on reconnaît la signature de ce compositeur qui ne joue pas que sur l’humour. Des interventions brèves, des fulgurances, des éclats soudains mais aussi de superbes unissons, de la rigueur en dépit de ces "décalages oreille" qu’il affectionne. Une partition mouvementée, très élaborée, aux ruptures soudaines, tout un art du collage et du montage. Les titres sont d’ailleurs un plaisir supplémentaire qui pourrait induire en erreur comme ce “Charleston” qui ouvre l’album, totalement déjanté, volontiers dissonant qui aurait fait fuir les “flappers” les plus délurées ou cette “Polka” plus cartoonesque (avec son emprunt au “vol du bourdon”) que dansante. “Disque Jockey” n’est pas en reste avec ses petits bruits rigolos (Michel Massot), “Les Quartes en main” suit, plus inquiétant, très percussif et répétitif. Toujours dans le détournement jusque dans ses micro-citations qui surgissent abruptement parodique. Laurent Dehors aime jouer des transversalités, déjouer les musiques populaires et s’il a détourné brillamment l’opéra, les chansons d’amour, repris à sa façon le trombone dans Dommage à Glenn, cet album n’ a pas une thématique précise, ce serait comme un condensé de tout le vécu d’un orchestre avec des morceaux courts, des instantanés, d’autres plus longs qui prennent le temps de se développer  comme dans ce “Soleil” où pince-sans-rire, Matthew Bourne calme le jeu avec ce lent prélude où le silence entre chaque note s'entend avant une composition pas toujours resplendissante, plutôt élégiaque en dépit des percussions. "Heureux" n’est pas non plus le titre le plus réjouissant, constat lucide,  lancinant retour en arrière sur notre temps?

On ne perd pas de temps dans cet orchestre : à l’intérieur de chaque composition se distribuent les rôles, les interventions des solistes, les plages d’improvisations et d’équilibre entre parties mélodiques et rythmiques. Ludique et lyrique à sa façon, une poésie instantanée se dégage de ces zigzags et acrobaties jusqu’au “folklore” de ce final surprenant Taïko Blues qui, loin de résonner du son des tambours japonais nous immergerait plutôt, cornemuse en tête, dans un bagad du festival interceltique de Lorient. Pas chauvin, ce diable de Normand, fast and furious” à l’aise dans tous les déplacements et variations, envoyant un bon gros son d’une énergie incomparable. Et là, vous n'écoutez que l’album! Imaginez en live avec son sens irrésistible de la scène, la puissance de feu de cette belle machine  décuplée. Alors n’hésitez plus à le programmer !

 

Sophie Chambon

 

 

 

OK BOOMER                  ORCHESTRE TOUS DEHORS
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30 mai 2023 2 30 /05 /mai /2023 20:40

Musina Ebobissé (saxophone ténor, composition), Olga Amelchenko (saxophone alto), Povel Widerstrand (piano), Igor Spallati (contrebasse), Moritz Baumgärtner (batterie)

invité sur 2 plages : Igor Osypov (guitare)

Berlin, 23-24 octobre 2020

Jazzdor Series 16 / l’autre distribution

https://jazzdorseries.bandcamp.com/album/engrams

 

Second disque de ce groupe rassemblé par un saxophoniste français formé à Strasbourg, et qui a forgé cette phalange lors de son séjour berlinois. Le premier («Timeprints», Double Moon Records) avait été enregistré en 2018. Ce nouveau répertoire fut conçu et répété durant la crise sanitaire. La musique est d’une très subtile facture : polyphonies fouillées, harmonisations serrées, contrepoint savant, mais sans ostentation. En écoutant le disque, plage après plage, j’entends défiler dans mes souvenirs beaucoup des musiques qui m’ont emballé, depuis quelques décennies : de Konitz et Warne Marsh à Mark Turner en passant par Wayne Shorter. Bref la barre est placée très haut, et le groupe la franchit gaillardement, jouant et improvisant avec une verve sans pareille.. Très belle construction des thème et de leur développement (espace d’improvisation compris). C’est «de la très belle ouvrage», et pour tout dire du Grand Art, ou pour le dire autrement de la ‘grande forme’. Car tout en préservant la liberté des interprètes, le leader-compositeur a construit des pièces, et l’ensemble du répertoire, dans un cadre à ranger précieusement sur l’étagère des œuvres (très) abouties. Du Grand Art vous dis-je !

Xavier Prévost

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30 mai 2023 2 30 /05 /mai /2023 17:23

NEFERTITI : «  live in paris »

Delphine Deau (p), Camille Maussion (ss), Pedro Ivo Ferreira (cb), Pierre demange (dms)

NEFERTITI ou la dynamique des fluides.

 

Nous étions restés scotchés l’an dernier, à peu près à la même période, au festival de Coutances où ils avaient enflammé le Magic Mirror. On les retrouve aujourd’hui avec la parution de cet album live enregistré à Paris.

Nouveauté de la scène émergente du jazz français, Nefertiti (dont le nom vient de la célèbre composition de Wayne Shorter) nous avait été révélée par Jazz Migration et l’on peut leur rendre hommage et les saluer ici puisqu’il s’agit d’une véritable pépite qu’ils nous ont permis de découvrir.

Ce quartet, sous l’impulsion notamment des compositions de la pianiste Delphine Deau, c’est de la création instantanée, de l’inventivité en temps réel. Tout y est construit pour mettre en mouvement les quatre pièces de l’engrenage que sont les quatre membres du quartet. C’est en quelque sorte la dynamique des fluides à quoi on assiste dans des moments où l’attention est captivée de bout en bout. Et, si l’on a l’habitude en jazz de parler de power trio, on pourrait ici parler de power quartet.

Parce que tout y est : 4 musiciens incroyables. Une énergie circulaire où se mélange les phrases incisives et puissantes de Camille Maussion et les harmonies mystérieuses de Delphine Deau. Un groupe qui fonctionne véritablement à l’unisson de leurs idées musicales.

Tout y est vous dit-on. Les compositions riches de la pianiste et la façon qu’a le quartet de planter le décor aux quatre coins de l’espace musical. Car c’est de cela qu’il s’agit : d’habiter un espace musical comme, pour des acteurs habiter la scène. Avec eux l’immobilité n’est jamais immobile (Maelstrom, follow my lead) et le mouvement est lui cyclique et fluide. Un peu comme des mobiles que feraient se mouvoir le vent, qu’il soit doux ou tempétueux.

Camille Maussion s’y montre impressionnante de lyrisme autant que de puissance, projetant le son avec autant de fougue que de grâce. Sur les traces d’un Emile Parisien, assurément. Il y a dans son jeu quelque chose de tripal qui vient des entrailles et qui l’amène sur des sommets (Danse futuriste). Delphine Deau quant à elle déroule son jeu avec une incroyable finesse. Avec une légèreté fluide qui lui vient des grands noms du jazz (Danse futuriste), elle apporte le socle mélodique et harmonique et plonge parfois dans des sortes de clairs-obscurs aux atours mystérieux (Vague à l’âme).

Laissez-vous embarquer dans l’univers de NEFERTITI et ses longs morceaux aux développements surprenants. Suivez les guides, ils vont vous emmener dans les plus belles contrées du jazz.

Jean-marc Gelin

 

Et retrouvez Nefertiti sur Jazzbox ( Aligre fm 93.1), samedi 3 juin à 17h.

 

 

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29 mai 2023 1 29 /05 /mai /2023 17:43

PILC, MOUTIN, HOENIG : «  You are the song »

Justin time 2023

Jean-Michel Pilc (p), François Moutin (cb), Ari Hoenig (dms)

 

Quand le créativité d’un trio vient vous pétiller dans les oreilles !

 

 

Ces trois là se connaissent bien. Très bien même. Leur dernier album ensemble remontait cependant à 12 ans et il s’agit ici, dans cet enregistrement à New-York d’une sorte de retrouvailles toutes naturelles entre ces musiciens totalement fusionnels. Et comme ils se connaissent bien, pas besoin de longue préparation, de répétitions préalables. Il leur a suffit d’entrer en studio, de savoir ce qu’ils allaient jouer et de laisser l’instant se produire spontanément.

Ce ne sont donc que des prises uniques qui sont ressorties de cette séance en studio.

Et le moins que l’on puisse dire c’est que Pilc-Moutin-Hoenig sont à leur affaire, comme des gamins qui s’amusent ( qui jouent) à démonter des puzzles pour en recréer d’autres à leurs guises.

Alors ils jouent à détruire et reconstruire les structures classiques, les rythmiques, les harmonies et mêmes les mélodies réinventées. Er c’est là où ça devient magique ! Car, dans leur liberté, aucun des trois n’est en reste et chacun se retrouve à l’unisson de cette entreprise de re-création.

Alors, libre à eux de reprendre quelques standards (after you’ve gone, the song is you) ou même le célèbre Impressions de Coltrane, ils en font tout autre chose. A leur façon. Même ce morceau traditionnel qu’est Dear old Stockholm jadis magnifié par Miles davis ou Stan Getz semble retrouver une nouvelle vie harmonique.

Avec eux, le thème est un prétexte à l’improvisation à la création d’une sorte de désordre pétillant. 

Les papilles auditives sont en alerte devant tant de créativité.

Ces trois-là sont des sortes de magiciens.

Jean-Marc Gelin

 

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