L’Académie du Jazz a couronné dans son palmarès 2019 trois artistes français qui animent la scène avec bonheur dans des registres différents : le guitariste Hugo Lippi, prix Django Reinhardt du jazzman de l’année, le pianiste Laurent Coulondre pour son album-hommage à Michel Petrucciani, et la chanteuse Leila Martial avec le prix du jazz vocal. Et c’est une figure historique de la jazzosphère, prix Django Reinhardt 1958, le saxophoniste Barney Wilen (1937-1996) qui a également été distinguée avec un album inédit enregistré à Tokyo en 1991, lors de la cérémonie de remise des prix le 27 janvier au club parisien le Pan Piper par François Lacharme, président de l’Académie du Jazz.
Le Prix Django Reinhardt (soutenu par BNP Paribas) vient récompenser un jazzman confirmé, Hugo Lippi (42 ans) remarqué l’année passée par un album en leader (‘Comfort Zone’. Gaya Music) enregistré à New-York avec une formation franco-américaine et qui s’ouvre…avec une célèbre composition de Django, ‘Manoir de mes rêves’. Né à Portsmouth, Hugo Lippi a traversé la Manche et débuté sa carrière professionnelle à 17 ans en Normandie -son premier disque en leader, en 2000, se nomme ‘Live at Yport’, petite cité balnéaire près d’Étretat- avant de participer à de nombreux groupes sur la scène européenne (dont récemment la petite formation d’Eric Legnini ou le Michel Legrand Big Band). Coiffant sur le fil le violoniste Théo Ceccaldi, il devient le sixième guitariste à décrocher le prix baptisé du nom du génial gitan depuis sa création en 1954 (après Joseph Dejean, Christian Escoudé, Marc Ducret, Sylvain Luc et Nguyen Lê).
Année du 20 ème anniversaire de la disparition de Michel Petrucciani, 2019 aura vu Laurent Coulondre rendre hommage de belle manière à cette étoile du piano jazz. Participant au concert de All Stars réuni par l’Académie du Jazz en février 2019 (Joe Lovano, Aldo Romano, Géraldine Laurent…) le pianiste-organiste a donné au printemps sa vision délicate du répertoire de Michel Petrucciani dans ‘Michel on my Mind’ (Neworld). Une prestation qui est couronnée du Prix du Disque Français de l’année.
L’audace de Leila Martial s’est révélée payante. La chanteuse qui affirmait dès 2012 vouloir « s’aventurer à la limite extrême de ce que je peux faire », l’a emporté devant deux consœurs (Jazzmeia Horn et Veronica Swift) pour le Prix du Jazz Vocal. Avec ses comparses, le batteur Eric Perez et le guitariste Pierre Tereygeol, l’ancienne élève du collège de Marciac évolue dans le groupe Baa Box aux confluents du jazz, de l’électronique et du rock alternatif (‘Warm Canto’. Laborie Jazz).
L’Académie du Jazz s’est aussi souvenue du saxophoniste Barney Wilen qui était revenu dans ses dernières années à la sonorité veloutée remarquée trois décennies plus tôt dans Ascenseur pour l’échafaud. Le Prix de l’Inédit ou de la Réédition Marquante vient saluer une captation en direct d’un concert au Japon, (‘Live in Tokyo 1991’. Elemental), où Barney, tout en décontraction, bénéficiait de la complicité d’un jeune trio -Olivier Hutman (piano), Gilles Naturel (contrebasse) et Peter Gritz (batterie)-.
Défenseur du patrimoine jazzistique, l’Académie salue également un de ses glorieux anciens, Boris Vian dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance : le Prix du Livre de Jazz est attribué ex-aequo à deux ouvrages traitant avec exhaustivité du talent protéiforme du romancier-chroniqueur-trompettiste-auteur- ingénieur : Nicole Bertolt et Alexia Guggémos, pour ‘Boris Vian 100 ans’ (éd. Heredium/Prisma) et Christelle Gonzalo et François Roulman, pour ‘Anatomie du Bison, chrono–bio- bibliographie de Boris Vian’ (éd. des Cendres).
Le palmarès 2019 récompense par ailleurs par son Grand Prix du Disque un trio qui fit les beaux soirs des clubs de la rue des Lombards, le Yes ! trio, groupe bien soudé -25 ans de travail en commun- formé d’Ali Jackson (batterie), Aaron Goldberg (piano) et Omer Avital (contrebasse), pour l’album ‘Yes Trio ! Groove du jour’, publié par un label français : Jazz & People.
Jeff Seffer (clarinette basse, saxophones ténor, soprano & sopranino), Siegfried Kessler (piano, piano électrique), Didier Levallet (contrebasse), Jacques Thollot (batterie)
Paris, Le Stadium, 17 juin 1977
Souffle Continu Records FFLCD 054 / l'autre distribution
Belle surprise, et grand souvenir, en découvrant ce disque paru en octobre sous le label des disquaires du Souffle Continu (25 rue Gerbier, 75011 Paris). Je venais acheter, en réédition vinyle, le seul disque du groupe Dharma que je n'avais pas écouté : celui en trio, avec à la batterie un Ami regretté, Jacques Mahieux. Ce fut aussi l'occasion de découvrir les rééditions en vinyle du groupe Perception publiées par ces merveilleux exhumateurs du jazz hexagonal le plus libre. Mais en sus de ces 33 tours, déjà présents dans ma discothèque (ou en copie dans ma mémoire numérique), il y avait cet inédit, en CD. J'avais découvert Perception à Lille (avec alors Jean-My Truong à la batterie) au début des années 70, et j'avais eu plusieurs occasions de réécouter le groupe. Mais pas dans ce lieu Parisien où j'étais pourtant venu quelques fois lors des virées, en 2cv ou en 4L, qui nous conduisaient de Lille à Paris pour humer la scène jazzistique parisienne : virées qui passaient souvent par les concerts du Musée d'Art Moderne, ceux du Nouveau Carré Silvia-Monfort et du Stadium, avant de finir vers la Montagne-Sainte-Geneviève au Caveau de la Montagne, multiplex en réduction, avec du 'vieux style' au sous-sol, du bop au rez-de-chaussée, et des duos plus contemporains à l'étage. Le charter d'amateurs aussi lillois qu'impécunieux (5 passagers, voire plus, dans une petite voiture) reprenait ensuite la route, évitant l'autoroute au tarif dissuasif, pour arriver dans le Nord pour le petit déjeuner....
Bref, vous l'aurez compris, mon écoute n'est pas neutre, et même probablement est-elle partisane : j'assume.
Bonheur de découvrir cette mouture unique du quartette, avec la participation de Jacques Thollot. De quoi attiser encore ma passion, d'autant que j'ai eu le plaisir, au fil des années, de présenter sur scène les groupes de chacun d'eux. Et c'est bien de passion qu'il s'agit chez ces musiciens, et dans cette musique : passion exacerbée, audace formelle et instrumentale, folie collective qui nous vaut, me semble-t-il, d'entendre dans une plage le saxophoniste (que l'on appelait encore Jeff avant de lui rendre son prénom de Yochk'o) souffler simultanément dans le soprano et le sopranino tandis que 'Siggy' Kessler caracole au clavier, et que Levallet et Thollot poussent les feux jusqu'à la rupture d'équilibre. Compositions des trois réguliers du groupe (Jacques Thollot étant l'invité exceptionnel), et étonnement renouvelé à l'écoute de ces thèmes qui dérogent aux canons dominants de années 70. Hautement recommandable, que vous soyez comme moi contemporains de ces aventures musicales, ou plus jeunes adeptes. A l'écoute je me demande si, à un moment, 'Jeff' Yochk'o Seffer ne joue pas du taragot de sa Hongrie natale, tant ce son qui oscille entre cornemuse et cor anglais me paraît loin du sax soprano. Mais il fait partie de ces musiciens qui savent entraîner leur instrument loin de son timbre d'origine ; et peut-être aussi entends-je sous les doigts de Siggy, en plus du Fender, un Clavinet : alors mystère....
Xavier Prévost
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Sachez aussi que le Souffle Continu propose un coffret avec la réédition en vinyle des trois 33 tours d'origine, et cet inédit en CD
Vincent Courtois (violoncelle), Daniel Erdmann (saxophone ténor), Robin Fincker (saxophone ténor & clarinette)
Oakland (Californie), 26-27 juin 2019
Label La Buissonne RIAL 397034 / PIAS
Pour cette évocation de Jack London, que le trio avait donnée en concert plus d'un an avant de passer au disque, les musiciens ont choisi d'aller enregistrer à Oakland, où l'écrivain avait vécu à différents moments de sa vie. Ils étaient accompagnés dans ce voyage par Gérard de Haro, sorcier du son au studio La Buissonne, et animateur passionné du label éponyme. Les titres sont majoritairement signés par Vincent Courtois, qui cède la plume pour deux plages à Daniel Erdmann et à Robin Fincker. On trouve aussi un standard, Am I Blue. La musique oscillent entre une intense mélancolie (Love of Life, qui emprunte son titre à une nouvelle, et un recueil, de Jack London) et des moments de forte pulsation ; avec aussi souvent un vertige formel qui rappelle les musiques répétitives américaines. Le lyrisme des trois solistes est impressionnant et, loin de brider l'imagination des improvisateurs, il semble la stimuler. C'est une sorte d'effervescence collective qui s'épanouit dans un contexte où jazz, musique de chambre (voire musique irlandaise) se croisent pour notre plus grand bonheur d'écoute. Hautement recommandable !
Xavier Prévost
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Le disque paraîtra le 31 janvier. Le trio est à l'affiche du Festival Sons d'Hiver, le 23 janvier 2019 à 20h, au Théâtre de Choisy-le-Roi
Aymeric Avice (trompette en Si♭, trompette piccolo, bugle), Fred Roudet (trompettes en Si♭ & Mi♭, bugle), Simon Girard (trombone), Damien Sabatier (saxophones baryton, alto & sopranino), Gérald Chevillon (saxophones basse, ténor & soprano), Aki Rissanen (piano), Joachim Florent (contrebasse), Antoine Leymarie (batterie)
Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), mai 2019
Compagnie Impérial CI/005/1/1 / Inouïe distribution
Après Impérial Orphéon, Impérial Pulsar et Impérial Quartet, voici le GRIO, Grand Impérial Orchestra, octette qui sonne comme un big band. Le titre évoque l'autobiographie de Duke Ellington mais c'est surtout à Mingus que l'on pense, à cause de l'incroyable effervescence et de la liberté qui se dégagent de chaque plage. L'ombre des musiques répétitives et des combinaisons rythmiques en cascade plane également sur ce disque singulier et, il faut le dire, très réussi. Le groove et la pulsation sont la matière constante sur laquelle s'envolent les sections comme les solistes. Il y aussi des épisodes apaisés et concertants, des escapades lyriques et des rebonds inattendus. L'une des sources revendiquées est empruntée au peuple Banda Linda d'Afrique Centrale, mais tout se déroule comme une cérémonie de jazz vivant, où structures préétablies et improvisations se combinent et s'épousent en toute liberté. Solistes inspirés tout au long du CD, avec peut-être une mention spéciale au tromboniste Simon Girard dont l'expressivité exacerbée nous rappelle les grands frissons mingusiens. Vivant, vital, indispensable !
Xavier Prévost
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Le GRIO jouera le 18 janvier au théâtre de Viviers (Ardèche), le 19 janvier au Galpon de Tournus (Saône-et-Loire), et le 20 janvier à Paris au Pan Piper
de gauche à droite : Simon Goubert, Alex Dutilh, Jacques Périn & Arnaud Merlin
La primeur du palmarès Jazz, Blues & Soul était réservée cette année à l'émission Open Jazz d'Alex Dutilh, sur France Musique, le 14 janvier à 18h
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Grand Prix Jazz
SIMON GOUBERT «Nous Verrons...» (Ex-Tension Records/Bertus Distribution)
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Prix in Honorem Jazz
ZEV FELDMAN , de Resonance Records, pour son travail de réédition et de publication d'inédits, à l'occasion de la parution de NAT KING COLE «Hittin the ramp, the early years» (Resonance / Bertus Distribution)
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Grand Prix Blues & Soul
LEYLA McCALLA "The Capitalist Blues" (Jazz Village / PIAS)
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Coups de cœur Jazz
PATRICE CARATINI / ALAIN JEAN-MARIE / ROGER RASPAIL «Tropical Jazz Trio» (French Paradox / l'autre distribution)
LEYLA McCALLA «The Capitalist Blues» (Jazz Village / PIAS)
La cérémonie de remise des Grand Prix de l'Académie se tiendra le jeudi 16 janvier 2020 à 19h au Théâtre Traversière, 75012 Paris
La commission 'Jazz, Blues & Soul' est composée de Xavier Prévost, Arnaud Merlin, Alex Dutilh, Philippe Carles, Jean-Michel Proust, Daniel Yvinec, Réza Ackbaraly, Jacques Périn et Stéphane Koechlin
On entre, en écoutant ce disque, dans un univers de totale singularité. Après une tournée à Chicago dans le cadre de «The Bridge» (http://acrossthebridges.org/), avec 'Antichamber Music' (The Bridge #10), en quartette avec la bassoniste Katie Young et la violoncelliste Tomeka Reid autour des textes de James Joyce, ils ont souhaité prolonger en duo leur collaboration.
Ici les notes, les timbres inédits du piano préparé, les sonorités des textes en anglais, et leur prosodie, constituent une entité musicale et sonore dans laquelle le sens des textes, et le 'sens' de la musique (ses propriétés musicales identifiable.... ou non encore élucidées) constituent un univers poétique et sonore qui nous captive tout en nous entraînant loin de nos bases (références musicales connues, références poétiques perceptibles). Ici on retrouve l'inspiration de la Salomé d'Oscar Wilde, qui avait nourri un thème du groupe Spoonbox de la chanteuse, ailleurs les souvenirs d'anciennes sonorités, de rythmes asymétrique richement exploités par le pianiste. Mais en découvrant le disque de ces artistes dont je n'avais pas écouté sur scène le duo, j'ai l'impression de m'immerger dans une aventure sonore totalement inédite, alors que je les écoute, l'une et l'autre, depuis plus de vingt ans. On navigue en territoire inconnu, même si affleurent çà et là le souvenir des inflexions de la voix afro-américaine, les couleurs vocales et les intervalles extrêmes de la musique contemporaine, les sonorités telluriques de certaines musiques traditionnelles. Ce qui semble dominer surtout, c'est cette extrême liberté qui tend a prévaloir dans la musique improvisée, au sens large, et dans ses parentés avec le jazz. Une absolue singularité. Oui. Mais surtout une incontestable réussite artistique. On se précipite !
Xavier Prévost
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Le duo sera en concert au festival Sons d'hiver le 18 janvier à 20h30, à l'Auditorium Jean-Pierre Miquel de Vincennes, en première partie de Fred Frith
Encore un livre sur Frankie, le crooner à la voix de velours? Il semblerait que ce travail de qualité, cette nouvelle biographie soit définitive car elle montre que le personnage a aujourd’hui acquis, avec le recul, la force du mythe.
Le mérite de cet ouvrage d’un spécialiste de musiques rock et de la contreculture, Steven Jeso-Vannier qui a déjà donné douze livres aux éditions marseillaises LE MOT ET LE RESTE est de réunir une biographie précise, très documentée en cinq parties chronologiques qui suivent aussi son évolution musicale, ses débuts, ses premiers succès, sa formidable ascension, ses échecs.
Cinq copieuses sections qui vont de Frankie boy ou la naissance d’un chanteur (1915-1945) à Ol’blue eyes ou la naissance du mythe (1971-1998), sans oublier The Voice ou la naissance d’une star (1944-1952), The Pack Master ou la Renaissance d’une star (1952-1961) et The Chairman of the Board ou la naissance d’un mythe (1961-1971).On le voit, rien qu’à ces titres, le parcours de Sinatra est tout sauf ordinaire: il a quelque chose du phoenix, indestructible, éternel : on peut lire l’introduction, intitulée à juste titre “All or Nothing at All”, titre de son premier succès, qui est devenu aussi sa devise, le fil conducteur de sa vie. Et aussi les dernières pages “Jusqu’au bout” qui attestent que Sinatra a réussi à fabriquer son image, créer un personnage qui épouse l’histoire de l’Amérique au XX ème siècle; il incarne le self made man, figure archétypale de l’American dream.Number one des charts, il pouvait déclencher l’hystérie des bobby soccers, d’où son surnom de "sultan des pâmoisons" mais tourner aussi la tête aux stars; il était l'ami des politiques, proche des Kennedy mais aussi des parrains de la mafia. Il fut encore un ami fidèle (son rat pack) qui s'engagea courageusement dans le combat pour les droits civiques.
Animé d’une ambition démesurée, ce fils d’immigrants italiens d’Hoboken connut des débuts difficiles: jeune marié avec Nancy, il remue ciel et terre pour trouver des engagements, contacte Glenn Miller en quête d’un vocaliste, et finit par se faire remarquer par le trompettiste Harry James.La légende est née et Frankie ne s’arrêtera plus: il a trouvé sa place au firmament des stars. Celui qui travaille devant sa glace, soigne son look jusqu’au ridicule et tente de retrouver avec sa voix le souffle du trombone de Tommy Dorsey, son second employeur, s’est toujours considéré comme le plus grand vocaliste de tous les temps, même si Bing Crosby était l’idole de sa jeunesse. D’une exigence extrême tout au long de sa carrière, il parvint à signer chez Capitol, s’entourant des meilleurs arrangeurs: Alex Stordahl, Billy May, Nelson Riddle; il crée son propre label (Reprise), exigeant les meilleurs musiciens. Alors qu’il ne lisait pas la musique, il parvenait à diriger ses orchestres et à en imposer aux professionnels.Insatiable et épuisant, hystérique et violent, il ne connaîtra qu’une seule éclipse dans sa carrière, mais le cinéma le sortira de cette crise. Il remporte un Oscar pour sa formidable interprétation du deuxième classe Maggio dans l’émouvant From Here to Eternity («Tant qu’il y aura des hommes») de Fred Zinnemann en 1953. Entre 1959 et 1963, Frankie est le roi d’Hollywood, le maître du monde.
Sinatra est à part, il a fait de la chanson en Amérique une forme d’art.Si sa longue vie fut un roman, ce livre exhaustif mais jamais ennuyeux se lit aussi comme un roman. Le récit suit de nombreuses pistes, de multiples voix qui dessinent le portrait d’une personnalité hors norme, complexe, parfois peu attachante. “Fan de Gatsby le Magnifique, il était toutes les facettes de l’Amérique dans ses combats comme dans ses excès.” L’auteur s’est attaché avec brio à évoquer autant la musique que le personnage : on peut lire ces pages d’un trait ou s’attarder sur un chapitre particulier qui renvoie toujours (l’une des marques de fabrique de la maison d’édition) à des albums précis, des enregistrements, des concerts, l’origine de certaines chansons. Il y en a tellement, environ 2000, créations ou reprises qu’il a su s’approprier “I’ve got you under my skin”, “Black magic”, “Fly me to the moon”, “Come fly with me”,“Smile”, “My way”, "It was a very good year", “One for my baby”, "In the wee small hours"...
L’auteur, fasciné par son formidable sujet, a réussi son coup: Sinatra demeurera dans nos mémoires pour sa voix au phrasé exceptionnel, sa perception très claire du sens, son intelligence du métier. Maître de sa voix et de l’orchestre, il savait gérer l’intensité, faire monter la pression. Son plus grand talent peut être réside dans l’émotion qu’il suscitait, car il a mis sa voix au service de paroles qu'il n'avait pas écrites mais qu'il vivait complètement. Et dans lesquelles son public se reconnaissait totalement.
NB: soulignons encore la mise en page soignée, une bibliographie et discographie précises.
Céline Bonacina (saxophones baryton & soprano, kayamb, voix), Chris Jennings (contrebasse, saz), Jean-Luc Di Fraya (batterie, percussions, voix). Invité sur 6 plages : Pierre Durand (guitare)
Rochefort-sur-Mer, mai 2019
Cristal Records CR 289 / Sony Music
Quatre ans après «Crystal Rain», la saxophoniste enregistre dans une configuration différente : trio, et quartette avec guitare. Le répertoire se répartit entre Céline Bonacina et Chris Jennings, en parfaite cohérence. En ouverture une composition de la musicienne, qui dit son attachement à l'île de La Réunion, où elle a séjourné longuement, et enseigné au Conservatoire de Saint-Denis. Puis un thème du contrebassiste, composé en Bretagne, dénote aussi un souvenir d'ailleurs. Au fil des plages l'esprit du groupe, et de celle qui le dirige, s'affirme constamment, entre l'attachement au jazz et l'envie d'aller chercher, par les effets de chœur des voix, et par les rythmes, d'autres horizons. Mais on n'est pas ici dans un recours aux musiques du monde comme un succédané fédérateur. Le lyrisme, le sentiment de liberté, et l'intégrité formelle composent une succession de paysages qui demeurent habités par le beau souci de dire, d'exprimer, de (ra)conter. Quand la guitare de Pierre Durand fait son entrée, à la cinquième plage, c'est une autre porte encore qui s'ouvre, sur un autre espace. Et l'on se laisse ainsi embarquer, sans que jamais la densité musicale ne flanche. Il y aura aussi vers la fin deux compositions de Chris Jennings, l'une pour évoquer Joachim Kühn, au trio duquel il a participé, et l'autre en hommage à Ornette Coleman (Kühn n'est pas si loin) et à son partenaire de «Friends and Neighbors», Charlie Haden. Et en guise de conclusion, une mélodie qui respire encore les rythmes d'ailleurs, et fait entendre le luth d'un orient proche : beau parcours musical, qui confirme une fois encore la pertinence artistique de la saxophoniste.
Le groupe sera en concert le 17 janvier 2020 au Théâtre de Sartrouville (Yvelines). Au programme le même soir, André Villéger & Philippe Milanta, Benjamin Dousteyssier & Bruno Ruder.
Paul Jost (chant, harmonica et guitare), Jim Ridl (claviers), Dean Johnson (basse), Tim Horner (batterie) et en invité Joe Locke (vibraphone). 'Simple Life'. Jammin’colors / L’autre distribution. Novembre 2019.
C’est une des découvertes due à la période de rangement habituelle de discothèque lors de la trêve des confiseurs : « Simple Life », disque du chanteur américain de Philadelphie, Paul Jost. L’artiste était venu le présenter fin novembre au club parisien le Sunside. Une prestation rare dans l’hexagone pour cet artiste régulièrement à l’affiche des clubs new-yorkais (55 Bar, Smoke, Dizzy’s…) quand il n’effectue pas une tournée pour le Département d’Etat (une quinzaine de jours en avril prochain au Pakistan et au Liban).
S’il est loin d’être « un perdreau de l’année », comptant de multiples collaborations comme chanteur mais aussi instrumentiste (guitare, harmonica, batterie…) auprès notamment de Billy Eckstine, Ron Carter ou encore Bucky Pizzarelli, Paul Jost n’a entamé qu’en 2014 une carrière de soliste (Breaking Through). Le répertoire retenu dans son tout dernier album illustre l’éclectisme du vocaliste, apte à séduire l’auditoire des clubs : des classiques appartenant aussi bien à la sphère du jazz à proprement parler ('Caravan', de Duke Ellington et Juan Tizol, 'Folks Who Live on the Hill', de Kern et Hammerstein...) qu’au monde de la pop ('Blackbird' et 'With a Little Help from My Friends' de Lennon/MacCartney…) et quelques compositions personnelles ('Bela Tristeza', 'Livin’in the Wrong Time').
La surprise vient de l’interprétation. Paul Jost se place indubitablement dans la droite ligne des chanteurs qui savent raconter une histoire et –surtout- expriment un swing infernal et dans un autre temps une joliesse sensible. Ainsi peut-on évoquer à son écoute Jon Hendricks, Mark Murphy ou de ce côté-ci de l’Atlantique, David Lynx ou André Minvielle.
Le scat trouve avec Paul Jost un de ses porte-paroles actuels les plus talentueux. La virtuosité est au rendez-vous et toujours payante surtout quand il peut compter (Blackbird) sur la fougue lumineuse du vibraphoniste Joe Locke, autre (re)découverte de cet album chaleureusement recommandé pour entamer la décennie avec allégresse.
Jean-Louis Lemarchand.
* Paul Jost, 'Simple Life'. Novembre 2019. Jammin’colors / L’autre distribution.
Franck Amsallem vient de publier un superbe album ( Gotham Goodbye paru en 2019 chez Jazz & people). Une nouvelle occasion d’entendre un des pianistes et compositeur majeur de la scène hexagonale. Avec le jazz chevillé au corps et une conception sans concession du jazz, Franck Amsallem s’est confié aux DNJ sur le regard qu’il porte sur cette musique et sur sa façon de la vivre. Parce que pour Franck Amsallem, le jazz c’est sa vie. C’est la vie !
Les DNJ : Tu es un des plus grands pianistes de jazz français. Ton Cv parle pour toi. Tu as vécu à New-York et joué avec les plus grands (Gerry Mulligan, Maria Schneider, Charles Lloyd, Joshua Redman, Roy Hargrove etc…. excusez du peu) et pourtant on te connaît peu ici, en France. Pourquoi ?
Franck Amsallem : « En fait tu sais, je ne suis probablement pas très doué pour le lobbying. Je ne dois pas savoir vraiment y faire. Je vois toutes ces soirées de cérémonies autour du jazz mais j’y suis rarement invité. J’aime bien les clubs, mais parfois quand je vois que cela m’est même difficile de remplir totalement le Sunside même après toutes les chroniques spectaculaires de mon dernier cd, cela me désole un peu... C’est un peu comme se heurter à un mur du silence et je dois donc avoir bien des progrès à faire en auto-promotion ! »
Les DNJ : « Et à New-York où tu as longtemps vécu ? »
FA : « Tu sais il ne faut pas rêver non plus. Même si c’est le pays du jazz, tout le monde rame là-bas pour avoir de vraies dates et se faire connaître. »
Les DNJ : « Mais il n’y a pas que NYC. Aujourd’hui vous, les artistes vous avez tous les réseaux sociaux pour vous faire connaître dans le monde entier »
FA : « Pour cela il faudrait avoir des relais médiatiques consistants. Et j’avoue que, même si j’ai eu droit à de très belles chronique (dans Jazzmagazine pour mon dernier album « Gotham Goodbye »), les relais médiatiques, je n’en ai certainement pas assez. »
Les DNJ : « tu en es amer ? »
FA : « Pas du tout ! Tu sais, je gagne ma vie très correctement, et j’aime vivre en Europe plus qu’aux USA. Quand on est dans le middle age, bien souvent les medias vous oublient ou vous ignorent. Il y a 30 ans je voyais cela déjà aux Etats-Unis: Richie Beirach, ou Steve Kuhn sont des immenses musiciens qui, dès passés la 50aine ont été un peu oubliés. D’autres sont nettement plus accrocheurs (les frères Moutin par exemple) ou alors mon pote Stephane Belmondo. Mais lui, c’est très différent car il incarne la trompette jazz en France !
Les DNJ : Tu as une carrière qui est très marquée par le jazz américain et ton album sonne très « américain ». Ton coeur est où ?
FA : « Oui c’est un album qui sonne américain. On ne peut pas renier ce que l’on est, même si aux US on m’a toujours considéré comme ayant un style européen. Certes l’album s’appelle « Gotham Goodbye » mais en fait il s’agit d’un titre écrit il y a une 10aine d’années lorsque j’ai dû vendre mon appartement de New-York. Quant aux racines américaines de ma musique, la musique parle d’elle-même. On peut toujours essayer de calculer quelque chose mais le fond des choses, c’est que j’aime le jazz qui swing, qui est inventif mélodiquement, et qui est harmoniquement dérivé de la chanson et du jazz des années 50. Je trouve que ce ne sont pas les mêmes repères que le jazz qui se fait bien souvent en France, et qui a le vent en poupe.
Les DNJ : « parle nous du casting de l’album »
FA : « C’est franchement le casting idéal ! J’ai rarement joué avec des musiciens de cette trempe là. Irving (Acao) a ses propres racines cubaines et donc une différente façon de penser. Avec Irving on se connaît, et on joue deux ou trois fois par an ensemble depuis des années, en prenant toujours autant de plaisir. Le bassiste (Viktor Nyberg) est très jeune. J’avais pas mal joué avec lui dans des petits clubs, et je me considère un peu comme son mentor. Quand au batteur (Gautier Garrigue), c’est un jeune batteur mais il est déjà impressionnant. Mais surtout je crois qu’un leader doit savoir faire sonner un groupe. Je crois qu’un répertoire doit faire briller les musiciens qui se donnent la peine de bien le jouer. Ce répertoire doit faire sonner le groupe et aussi réciproquement. Et au final, je crois aussi que cela n’arrive pas si fréquemment ».
Les DNJ : « tu as une rythmique de haute volée effectivement. Par exemple sur un morceau comme From Two to Five, compliqué à jouer ? »
FA : « C’est effectivement un morceau difficile si les gens n’en ont pas l’habitude. Pour l’écrire ce n’était pas si compliqué, mais il faut y mettre beaucoup de tension pour bien le jouer sans faillir. En fait il faut écrire des morceaux où il n’y a pas de faiblesses. J’avais écrit ce morceau il y quelques années mais il était resté dans la pile des morceaux à améliorer. Dans la pile il y en avait une 40 aine. Je suis retombé dessus un peu dubitatif. Mais j’ai finalement trouvé comment l’équilibrer et comment sortir du A-A-B-A classique : toutes les jonctions devaient être retravaillées. »
Les DNJ : « Tu écris beaucoup ?»
FA : « Non pas beaucoup car j’essaie de ne pas me répéter. Je ne veux pas que ce soit un exercice sans lendemain, alors je m’autocensure. Si les 4eres mesure ne sont pas bonnes je laisse tomber et je passe à autre chose. Depuis un an je n’ai pas écrit grand-chose d’ailleurs, et je vais donc attendre de voir maintenant comment le disque est ressenti, et ce que je peux apprendre de sa réception. »
Les DNJ : « tu as choisi le format du quartet »
FA : « Oui. Je l’avais abandonné ces dernières années, comme on m’avait souvent reproché de jouer dans ce format où les saxophonistes prennent quelquefois trop de place. Au départ pourtant je suis saxophoniste. Jusqu’à l’âge de 20 ans je n’écoutais que du sax ! Je jouais des deux instruments mais le hasard au fond c’est que je joue du piano jazz parce que personne ne m’a fait suer à apprendre à jouer du Beethoven dans un conservatoire. Au départ je jouais donc du piano jazz en autodidacte. En fait quand je suis allé au conservatoire je suis entré dans la section sax classique pour jouer un répertoire que maintenant j’exècre totalement. A 19 ans, de bien mauvaise humeur, j‘ai arrêté le sax classique pour me concentrer sur le piano jazz mais paradoxalement en commençant l’apprentissage du piano classique car je pensais que cela aller me manquer. Et du coup j’ai totalement arrêté l’instrument le jour où j’ai passé mon diplôme de saxophone classique en 1981. Je n’ai jamais regretté d’ailleurs, considérant m’être fourvoyé dans une démarche pseudo-académique. C’est la vie. »
Les DNJ : « Quels sont les pianistes qui t’ont influencé (moi j’entends Sonny Clark et Mc Coy Tyner) ?
FA : « Tu ne te trompes pas trop. J’ai évidemment beaucoup écouté les pianistes des années 50 et 60. Mais il y a certains pianistes comme Hank Jones et Ahmad Jones qui continuent de m’influencer à ce jour. J’ai même un peu contribué indirectement aux derniers enregistrements de Hank Jones en réunissant Darryl Hall et Dennis Mackrel… car Darryl et Dennis se sont rencontrés en jouant avec moi, avant de migrer chez Hank. »
Les DNJ : « Dans ton jeu il y a toute l’histoire du jazz, pourtant on te sens très fidèle à l’acoustique : pas d’électrique ? Pas de fender ou d’orgue ? »
FA : « Je le reconnais, et c’est dommage d’ailleurs. Disons que le piano c’est tout un monde… L’orgue, je n’en ai jamais acheté. Mais effectivement j’adore cet instrument, cela vient de mon côté saxophoniste. Chaque fois que j’en joue c’est la fête. Le fender aussi mais c’est un peu une antiquité, il est difficile d’en trouver de bien réglés, et les autres pianos électriques, c’est pas top. »
Les DNJ : « Jamais tenté par le big band ? »
FA : « J’ai une formation d’arrangeur/compositeur et j’ai étudié cet idiome en profondeur pendant des années. Mais en France c’est juste ingérable. Le Paris Jazz Big Band a bien essayé et c’était formidable mais trop compliqué. Un big band c’est un métier, une vie à part entière pour trouver des subventions pour jouer seulement quelques concerts par an. Sur ce plan là, on a des années, voire des décennies de retard, à la différence de certains pays comme la Belgique, l’Allemagne, ou la Hollande qui ont réussi à faire jouer professionnellement et pérenniser de grandes formations. C’est fort dommage.»
Les DNJ : « Tu a beaucoup joué et enregistré avec le saxophoniste Tim Ries, pourquoi ne pas l’avoir choisi ? »
FA : « J’ai continué à jouer avec lui quand je suis allé aux US. Mais aujourd’hui il joue avec les Rolling Stones et tu imagines bien que cela lui prend beaucoup de temps. J’ai rejoué avec lui le mois dernier au Mezzrow à NY. Il est resté ce qu’il a toujours été, un musicien pour musiciens, un immense saxophoniste ».
Les DNJ : « Avec qui rêverais tu de jouer aujourd’hui ? »
FA : « Si les maisons de disques successives m’avaient soutenu un peu, j’aurais aimé enregistrer avec Elvin Jones. Aujourd’hui parmi les musiciens vivants j’aimerais jouer avec Brian Blade ou Patitucci (NDR : la rythmique de Wayne Shorter) . Et puis il y a aussi Greg Hutchinson que je connais depuis des années… on a quelquefois joué ensemble. Je pense qu’il fera partie d’un de mes projets à venir. »
Les DNJ : « qu’écoutes tu en ce moment ? »
FA : « En ce moment j’écoute des pianistes classiques en me disant que c’est vraiment difficile de jouer comme eux !!!!!! Mais je me dis aussi que s’il y a nettement moins de bons pianistes de jazz que de classique, c’est qu’il doit y avoir une raison et que cela veut dire quelque chose. Quand aux pianistes d’aujourd’hui ? Je ne veux pas y répondre. C’est délicat. Mais bon, quand j’écoute les autres pianistes je me dis toujours: qu’est ce que je pourrais prendre ou emprunter, qu’est-ce que je pourrais en tirer, que pourrais-je adapter, quelles leçons de leur jeu ?
Les DNJ : « et parmi les musiciens de la scène actuelle ? »
FA : « Concernant la scène actuelle, ce qui m’intéresse vraiment le plus c’est… ce que moi je joue, là, dans l’instant présent. Point barre. C’est cette sensation physique que l’on éprouve lorsque l’on joue sur scène. C’est comme une drogue, comme une drogue dure d’ailleurs. On sait que dans la salle les gens ont un certain lien avec la musique, ils l’ont écouté, ou peut-être aussi un peu joué. Nous, sur scène, on réussit à les faire rêver, à aller en profondeur, à aller plus loin qu’eux. C’est enivrant. »
Franck Amsallem Quartet, Live at Duc des Lombards, July 2016, with Irving Acao, tenor sax, Viktor Nyberg, bass, Gautier Garrigue, drums, and Franck Amsallem, piano, composer. Visit me at ...