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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 09:00
Raphaël PANNIER quartet FAUNE

RAPHAËL PANNIER QUARTET   FAUNE

https://www.raphaelpannier.com/

 

Produit par French Paradox, Faune est le premier album d’un jeune et brillant batteur à la double culture, qui combine rigueur classique et spontanéité jazz et qui a vécu des deux côtés de l’Atlantique. Le titre de l’album FAUNE fait d’ailleurs référence à Mallarmé et Debussy.

Raphaël Pannier a réuni un quartet de rêve, une “dream team” composée de deux Français dont le contrebassiste François Moutin  et de deux Américains, le pianiste Aaron Goldberg et le saxophoniste alto Miguel Zenon. Le quartet interprète ses compositions et ses arrangements de Ravel (la “Forlane” du Tombeau de Couperin), de Messiaen (“Le baiser de l’enfant Jésus”) et aussi un classique de Wayne Shorter avec Miles Davis, “ESP” de 1965.

L’album commence avec un thème connu, celui d’Ornette Coleman, “Lonely Woman”, exposé finement par le saxophoniste, également directeur musical. Puis les énergies libérées se déploient dans toutes les directions, chacun laisse son empreinte, le contrebassiste s’emballe en un solo des plus chantants, suivant le déluge sonore du batteur. Cavalcade effrénée, liberté d’expression que l’on retrouve dans les deux toutes petites pièces en crescendo “Intro et “Outro” ESP, précédant cette composition captivante où Zenon fait merveille. 

Le groupe se scinde parfois en sous-éléments, en un trio à l’assise solide avec un piano fluide, très rythmique, la paire contrebasse/batterie toujours très active, voire survitaminée (“Midtown blues”). Même leur “Lullaby” n’a rien d’une berceuse, sombre plus que mélancolique ou apaisant, sacrément inquiétant même tant le chant est lancinant, dominé par la force hypnotique du sax alto.

Pour les arrangements classiques, Raphaël Pannier fait appel à un pianiste classique, Giorgi Mikadze. Ce qui peut surprendre a priori, mais l’alchimie est réelle, avec l’aide de ce formidable “liant”, le travail chambriste de Miguel Zenon dans la pièce de Messiaen, une ballade délicate et poétique où il font preuve de sensibilité et d’élégance  dans un ensemble hors du temps! Un peu moins convaincante est la révision de la “Forlane” de Ravel qui fait entendre un contrepoint (contrebasse/batterie) à la partie de piano, si claire et immédiate dans l’émotion.

On retiendra ce précipité de sons, de rythmes enlevés, cette “manière” virtuose, d’une énergie réjouissante qu’équilibre le rendu plus subtil des pièces classiques. On aime la complicité de ce groupe aventureux qui emprunte un chemin musical peu balisé par le choix des thèmes, leur aptitude à varier les climats dans le montage des titres, un “Caprice” originellement pour Bandolim de Hamilton de Holanda. chaloupé et festif, précédant la “Forlane” plutôt mélancolique.

Ces “performances” saisies à vif sur l’album, méritent d’être suivies en live. Une prescription vivement recommandée en ces temps incertains…

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 11:24
MARC COPLAND DAVE LIEBMAN RANDY BRECKER DREW GRESS JOEY BARON    QUINT5T

 

 

 

MARC COPLAND DAVE LIEBMAN RANDY BRECKER DREW GRESS JOEY BARON

QUINT5T

LABEL INNERVOICE JAZZ 

SORTIE 18 SEPTEMBRE

http://innervoicejazz.com/produkt/quint5t/

https://www.jmp.fr/artistes/item/root/brecker-liebman-copland-quintet.html

 

 

 

Neuf titres dont une seule reprise d’un titre rare de Duke Elligton, enregistré en 1931 et une répartition assez égale de 2 compositions, soigneusement alternées pour quatre des musiciens de la formation. Seul le pianiste Marc Copland ne donne rien cette fois, lui qui est tout de même auteur de près de trente albums en leader!

L’alchimie entre les membres de cet “all star,” de ce quintet sans leader, est immédiatement palpable dès le “Mystery Song” inaugural de Duke Ellington, rajeuni en quelque sorte, si je peux me permettre cctte audace, avec une grande fidélité au thème. Ce qui est la moindre des choses avec pareilles mélodies. Mais nos compères, mélodistes hors pair, savent garder l’esprit, si ce n’est la lettre.

On nous intime ensuite de prendre le large, de nous envoler avec cet “Off bird” du saxophoniste Dave Liebman, drôle d’oiseau sautillant et plein d’esprit, qui s’élève en douceur, vers un point de vue aérien avant de s’accorder en duo avec son autre partenaire soufflant, jusqu’à une brusque et amusante pirouette finale.

Le temps est alors venu d’une première ballade de Drew Gress , ce “Figment” bien titré, tant elle est inventive, créative avec chacune des interventions de ces frères de son, au phrasé impeccable, au jeu jamais trop linéaire, qui savent se rejoindre dans un échange constructif. Comment ne pas suivre, ne pas être en phase, adhérer à une vraie couleur d’ensemble, un chant d’une évidence lumineuse, qui paraît simple?

Les interventions du trompettiste Randy Brecker, impérial, bouleversent, quand il étrangle les aigus, hoquète, éructe, bourdonne comme “a busy bee”. Alors que c’est le pianiste qui ferme, en douceur, à la façon d’une comptine, un peu mélancolique. Comme le poème de son ami Bill Zavatsky qui accompagne fidèlement chaque album de Marc Copland.

Broken time” est double, avec une reprise en trio, très différente, plus apaisée que la version en quintet où la rythmique harcèle les soufflants, les pousse à se démultiplier, à vibrionner avec swing! Ils vont vite avec le vent, comme le vent, sans rencontrer d’obstacles, heureux hommes volants.

Le thème de Randy Brecker qu’ils jouent souvent en quintet, “There’s a Mingus aMonk us”, réveille des effluves d’un jazz aimé, exalté et exaltant, étrange fusion entre le neuf et l’ancien, en échos légers, néanmoins perceptibles qui imprègnent la mélodie, donnent de la couleur, posent une atmosphère, donnant des fredons inoubliables.

Cet album au titre sans fioriture, QUINT5T, à la pochette précisionniste même, au sens du peintre Demuth illustrant William Carlos Williams à la manière de “I saw the figure 5 in gold” suit un montage cohérent avec des pièces aux cadences changeantes, trame d’un ensemble plus que résistant dans lequel on s’immerge très vite, dans une durée rafraîchissante et légère. 

Un jazz enjoué, qui a du corps, de la saveur et qui, dans la ballade finale, “Pocketful of change” est propice aussi à la rêverie avec un piano exquisément perlé. Comment rêver de plus beau final? 

Cette “Dream team”, belle équipe et machine rutilante, invite justement à entrer dans la danse du jeu, quel qu’il soit, à suivre une inspiration vagabonde, un cheminement buissonnier, à moins que ce ne soit l’inverse. Qu’importe, on les suit les yeux fermés, en progressant sans crainte, tout en remontant le courant du temps qui s’étire comme les ailes d’un curieux volatile. Rassérénant!

 

Sophie Chambon

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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 17:00
HUMAIR BLASER KÄNZIG  1291

 

HUMAIR BLASER KÄNZIG  1291

OUTHERE MUSIC/OUT NOTES RECORDS

On a toujours autant de plaisir à écouter le tromboniste Samuel Blaser, à le retrouver dans une autre configuration, cette fois un "jeune" trio des plus singuliers, avec une rythmique sensationnelle composée de Daniel Humair à la batterie et du contrebassiste Heiri Känzig.

Trois musiciens suisses dans 1291? Un titre qui n’évoquera pas grand chose aux Français, pas toujours à jour avec leur propre histoire et géographie. Alors celles des voisins....

Ce que l’on apprend, avec cet album, sorti sur le label Out There, c’est que la création de la vénérable Confédération helvétique, remonte à 1291.

C'est un salut enjoué, humoristique à la mère “patrie” des trois comparses, qui, sans reprendre les clichés attendus de Guillaume Tell, des chalets fleuris ou du chocolat, évitent au contraire les idées reçues, même si un chant  des alpages, remontant au folklore du XVIIIème, “Guggisberglied”, fait résonner les cors de montagnes et entendre les feuilles tomber! Le dernier titre est tout de même, “Cantique suisse”, l'hymne national, antienne chère à leur coeur. Il le fallait bien tout de même, vu que très symboliquement, nos “trois petits Suisses” polyglottes sont nés dans des cantons différents : le maître des baguettes, Daniel à Genève, Samuel à la Chaux de Fonds (comme Le Corbusier) et Heiri à Zürich (il maîtrise donc le “schwizerdutsch”, clin d’oeil suprême aux voisins teutons qui ne comprennent pas grand chose à ce dialecte grasseyant et plutôt rapide).

L’expression collective est intense, essentielle, dans ce trio “osmotique” à la formule instrumentale originale (trombone/contrebasse/batterie) avec une rythmique jamais surpuissante, qui soutient, sous tend et propulse le soliste. Mais qui peut aussi ronronner tout autant que le trombone, comme si les trois permutaient leurs places. Un exemple? Ce “7even”, où l’emballement progressif du batteur est soutenu par le chant du trombone, dans une grande fluidité.

Les quatorze petites pièces, courtes et virtuoses car concentrées pour faire ressortir les mélodies de ces traditionnels, reprises blues, ou originaux qui composent ce 1291, enregistrées en février dernier, au Centre Culturel Suisse à Paris, glissent dans l’oreille et la musique s’avale facilement à grandes goulées.

Samuel Blaser peut tout obtenir de son instrument, du growl le plus attendu aux stridences atonales elles aussi espérées. Il a une qualité rare, un son moelleux, pas forcément caressant. Il conserve ainsi une touche personnelle, travaillant au mieux sa tonalité, son timbre. Une envergure de soliste qui maîtrise le sens de la construction et du motif avec une énergie tranquille, que ce soit dans du Machaut ou du Ducret! S’il y a bien un grégorien, un duo contrebasse/trombone, “Grégorien à St Guillaume de Neufchâtel”, l’inspiration dominante vient du blues dont le trio arrive à restituer l’esprit, par une écriture “arrangée” qui sonne actuelle en faisant réécouter autrement ces gemmes de temps historiques. On part de l’“Original Dixieland One Step”, le préjazz blanc de 1917 pour arriver à Ory’s Creole trombone”, jusqu’à l’antépénultième composition commune, une synthèse “ Ory’s Original Creole Dixieland Trombone One step”. Le tromboniste retrouve les émois des fanfares, l’exubérance des premiers “Marching bands” néo orléanais qui plurent tellement à “Little Louis” (Armstrong) qui entendit un jour son maître, le roi du cornet King OLIVER. Pour Samuel Blaser, s’il doit laisser ses traces dans les pas d’un père, il s’est choisi Kid Ory. 

Les trois comparses tordent le cadre de la tradition, tout en revenant pour le tromboniste aux origines jazz de l’instrument comme dans le titre inaugural où il joue charnu, gouleyant; il baille même de plaisir sur ce Dixie du premier orchestre blanc. Plus loin, il escaladera la gamme avec un plaisir renouvellé, véloce et profond aussi, toujours prêt à descendre dans les graves.

Du blues encore, avec sourdines dans le formidable “Belafonte”, dédié au chanteur et acteur, vrai héros et héraut de la lutte pour les droits civiques qui n’hésita pas à compromettre sa carrière, à qui Spike Lee rend hommage dans son dernier BlacKkKlansman.

Du blues  dans “Where did you sleep last night?”, “High Society” de Cole Porter (thème popularisé par le musical puis le film éponymes, grand succès des années cinquante), dans ce “Bass Song”, le très beau thème, le plus long de l’album, dû au contrebassiste qui soigne ses complices!

Dans une étonnante reprise, très courte (2’ et des poussières) des célébrissimes “Oignons” du soprano Bechet, Daniel Humair qui s’y connaît en matières et en fourneaux, se mêle des oignons, mitonne son propre plat d'oignons, pas confits en chutney mais délicieusement frits et juste blonds! Il nous réserve un dernier plaisir en créant la pochette colorée, graphique, lui qui aime peindre autant que jouer des peaux et des fûts! D’ailleurs, “Jim Dine”, une de ses compositions -où le trio joue à plein, rend hommage à cet artiste inclassable, qu’il apprécie dans son grand éclectisme,  peintre, sculpteur, compositeur, qui créa ( entre autres) des “Hard hearts” rouges.

Intense, intelligemment construite, tournée à la fois vers les formes libres et un amour authentique des origines, ce 1291 procure une véritable “Jazz Envy”, une attirance forte pour ce jazz “en vie”, d’autant plus essentiel en ces temps volontiers déprimants. 

Cette musique élastique, à la plasticité brillante d'un trio partageant gourmandise et sensualité, est “crunchy” à souhait (rappel de l’incontournable "madeleine", du chocolat de l’enfance, Crunch?).

Sophie Chambon

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 00:10

Thelonious Monk (piano), Charlie Rouse (saxophone ténor), Ben Riley (batterie) et Larry Gales (contrebasse). Palo Alto High School Auditorium (Californie) 27 octobre 1968.
Disponible en cd et en vinyle (Impulse!-Verve / Universal) et au format numérique (Legacy Recordings).


Bonne nouvelle : le concert inédit de Thelonious Monk du 27 octobre 1968 à Palo Alto va enfin sortir, le 18 septembre. L’information a été donnée par le label Impulse qui avait in extremis annoncé l’annulation de sa commercialisation au début du mois d’août, en raison « de circonstances indépendantes de la volonté du label ».

Même si le label n’avait alors donné aucune explication officielle, c’est une affaire financière qui était à l’origine de ce forfait de dernière minute. Danny Scher, l’étudiant qui alors âgé de 16 ans avait organisé le concert et disposait des bandes avait  fait état d’un différend entre les héritiers de Monk et le dernier label du pianiste, Columbia.

 

Dans un entretien avec le Palo Alto Weekly, publié sur le site Almanac news, Danny Scher ajoutait alors, philosophe :  « Je détiens ces bandes depuis 50 ans, je peux bien attendre encore deux ou trois décennies »   Organisateur de ce concert  donné au Palo Alto High School Auditorium (Californie), Danny Scher (ici) était tombé d’accord en 2017 avec T.S. Monk,(interview ici) fils de Thelonious et dépositaire des droits sur l’œuvre de son père sur la sortie de cet inédit.


La sortie de cette captation était d’autant plus attendue que le quartet de Thelonious Monk formé alors du fidèle Charlie Rouse au saxophone ténor, Ben Riley à la batterie et Larry Gales à la contrebasse vivait alors ses derniers instants après plusieurs années de complicité créative. Peu après, en novembre, Columbia réunira en studio le combo avec un grand orchestre, sous la houlette de Gerald Wilson, une session qui s’avèrera un « naufrage », (Blue Monk. Jacques Ponzo et François Postif. Actes Sud) et signera la fin de la collaboration du pianiste avec le label.


D’une durée de 47 minutes, Monk à Palo Alto propose quelques-unes des compositions les plus notables du pianiste dont : "Ruby, My Dear," "Well, You Needn’t," "Epistrophy" ou encore une émouvante version de 14 minutes de "Blue Monk."

 

©photo X. (D.R.)

 

Jean-Louis Lemarchand.

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 22:12

Elles/Ils jouent dans l'instant la musique du futur immédiat. Leur aventure musicale me fait penser au propos prêté par Julio Cortázar à Charlie Parker : «ce solo, je l'ai déjà joué demain». Quand le geste est lancé, l'impossible est déjà possible, hic et nunc.

JOËLLE LÉANDRE, MYRA MELFORD, LAUREN NEWTON «Stormy Whispers»

Joëlle Léandre (contrebasse), Myra Melford (piano), Lauren Newton (voix)

Varsovie, 27 octobre 2018

FSR Records FSR11-2020 / http://fsrecords.net/catalogue/stormy-whispers/

 

Un concert au festival Ad Libitum. Trois partenaires dont les improvisations se sont croisées maintes fois. La cohésion s'installe à la première note, d'un seul geste musical qui nous saisit, et ne nous lâche plus jusqu'au terme du voyage, quelque 44 minutes plus tard. Les musiciennes semblent avoir lâché prise dès le premier instant, et ce qu'elles ne tentent plus de saisir dans le dicible est précisément ce qui nous parle, ce qui nous prend et nous captive. Magie ? Sorcellerie même ? On se souvient des «Diaboliques», Joëlle Léandre avec Irene Schweitzer et Maggie Nichols : même audace, même apparente folie qui nous dit, en fait, le sens que nous devinions sans jamais oser l'imaginer. Grand Art, vraiment !

 

JUBILEUM QUARTET «a uiš»

Joëlle Léandre (contrebasse), Evan Parker (saxophone ténor), Agustí Fernandez (piano), Zlatko Kaučič (batterie, objets)

Czerkno (Slovénie), 18 mai 2018

Not Two Records MW 1005-2 / https://www.nottwo.com/mw1005

 

Ce disque, enregistré dans un festival slovène, est le fruit d'un concert marquant les 40 ans de carrière du batteur, figure marquante de la musique improvisée en Slovénie. En rassemblant cette brochette de solistes flamboyants, il a joué la carte de l'effervescence. Le titre, en slovène, semble dire 'on y va', et ils/elle y vont 'bille en tête'. Les propositions musicales se croisent, se stimulent, s'interpellent, voire se donnent un instant le loisir d'une joute. Cela dure 45 minutes, et nous laisse groggy ; groggy et heureux. Et le public du festival dit par sa réaction le bonheur qu'il a eu d'être le témoin d'un tel emportement.

 

JEAN-MARC FOUSSAT – EVAN PARKER – DAUNIK LAZRO «Café OTO»

CD 1 «Inventing Chimaeras»

Jean-Marc Foussat (synthétiseur, voix)

CD 2 «Présent Manifeste»

Jean-Marc Foussat (synthétiseur, voix), Daunik Lazro (saxophones ténor et baryton), Evan Parker (saxophone soprano)

Londres, 22 janvier 2020

Fou Records FR-CD 38-39 / https://www.fourecords.com/oto.htm

 

Enregistrés le même soir, un solo, puis le trio. La performance solo de Jean-Marc Foussat est une sorte de manifeste de singularité dans une champ historiquement chargé et connoté, celui de la création électronique sonore. Paysages pour l'oreille, ou plutôt pour les oreilles, car si le panoramique n'est pas sollicité de manière inconsidérée, l'espace est bien là. Déambulation, fracture parfois, onirisme ou pure sensation, le spectre est large, et mérite assurément une immersion dans l'écoute.

Pourtant c'est le trio qui va mobiliser pleinement ma curiosité passionnée d'auditeur. Les sens et le sens, sensualité et signification, vont se télescoper pour dessiner un paysage évolutif qui se déploie, offrir des voies d'interprétation.... qui vont se renverser ensuite en quelque mystère. La force de la musique est dans ce dialogue à demi-mots, sons allusifs ou propositions plus explicites. Embarqué, transporté, je vogue dans ce dialogue/trilogue, partagé entre sensation hypnotique et furieux désir d'en découdre avec le sens. Jouissif, assurément. Et le talent de sorcier sonore de Jean-Marc Foussat qui a mixé cette aventure dont il était aussi l'acteur sur scène n'y est pas pour peu. Belle réussite.

Xavier Prévost

 

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 10:53
Non, t’es pas tout seul ANDY

 

A propos de No solo d'ANDY EMLER sur le label La Buissonne.

Retrouvez la chronique de Jean Louis Lemarchand :

http://lesdnj.over-blog.com/2020/08/andy-emler-no-solo.html

A l'écoute de ce nouvel opus du chef du Mégaoctet, je me suis interrogée sur certaines compositions qui ont réveillé ma nostalgie. 

Si le titre n’était déjà pris, Alone Together résumerait bien mieux que de longs discours le nouveau projet du pianiste Andy Emler qui a créé une suite de petites pièces pour piano et solistes (instrumentistes et vocalistes) mettant en valeur la personnalité musicale de ses amis/partenaires.

Il a plus que jamais un vrai désir de musique en commun pour traverser le temps, les espaces naturels, se moquant des dénivellés, gravissant les escarpements rocheux allègrement pour mieux dégringoler les pentes, ou se coulant en rivière, enflant et grondant comme un torrent…

Au fil des pièces qui se succèdent, on se réjouira des surprises abordées avec le chant de la flûtiste syrienne Naïssam Jallal; dans “12 oysters in the lake”, il réserve à  Ballake Sissoko avec lequel Emler a joué de l’orgue dans des églises, un ostinato qui permet au chant de ce maître de la kora de s’élever. Dans la délicate pièce “The Rise of the Sad Groove”, le timbre sensible de la saxophoniste alto Géraldine Laurent mêlé aux voix d'Hervé Fontaine, en un doux ressac, ebb and flow, nous transporte au bord de l’océan!

Son partenaire du “chauve power”, le saxophoniste Thomas von Pourquery, il le fait chanter, avec Phil Reptil, dans ce “Light please” exalté, lointainement inspiré de Ludwig von … et d’une demande en concert de faire du Beethoven. Bizarre requête mais tous deux s’étaient gentiment exécutés à partir du Clair de Lune…. “Light Please”, une impro détonante qui s’appelle ainsi Car après la nuit….

Abrupt dans les graves, percutant et percussif encore et toujours, comme dans cette intro “Jingle Tails” (un jeu de mots avec "Jingle Bells", ça ne m’étonnerait pas!). Mécanique et obsessionnel, martelant des accords surprenants, sa musique rythmiquement appuyée, affirme un sens dramatique évident avec un goût prononcé pour les reprises, les boucles, les échos, les répétitions passionnées.

Quand on pense à un soliste, on n’écrit pas de la même manière, il faut simuler la présence de l’autre et jouer comme s’il était là! “Travail de mémoire, de réminiscences comme il a su très bien faire avec son My own Ravel, où il ne jouait pas du Ravel. Je me souviens à l’époque avoir été prise de cours tant sa partition me semblait faites de citations, d'extraits existants ravéliens! Non, tout provenait de sa plume. Géraldine Laurent partage son goût pour Ravel même si c’est dans “Près de son nom”, avec son pote de toujours, le contrebassiste Claude Tchamitchian, qu’il joue au plus près du maître, à grands traits d’archets, déchirants de mélancolie, avant de prendre la main, tant il connaît son Ravel sur le bout des touches.

Même impression en écoutant “The Warm up”, un échauffement harmonisé, inspiré de la musique symphonique de Genesis, celui de Peter Gabriel. Mais à 90% d’EMLER et 10% du groupe anglais. Il ne nous facilite pas la tâche, jamais de citation franche, même courte, mais des fredons qui se fondent littéralement dans sa version, un écho fugace qu’au détour d’un fragment, d’une phrase musicale, la mémoire croit reconnaître! J’ai écouté plusieurs fois ce titre et me pose cette devinette: est-ce un retour de l’intro grandiose de The lamb lies down on Broadway ou une “resucée” emlerienne de Firth of Fifth de l’admirable Selling England by The Pound? Il y mêle peut être un écho de Foxtrot ou Nursery Rhymes ?

Je donne ma langue au chat mais voilà encore un exercice de style qui n’en manque pas: s’il renvoie aux maîtres de l’instrument, ce piano qui danse, est assez éloigné du jazz américain. Andy Emler a une culture, une formation et se reconnaît dans une génération qui l’autorisent à sortir de ces références. Ecoutons donc ce compositeur à la signature immédiatement reconnaissable, à l’univers des plus attachants qui sait se fondre dans celui de ses partenaires. Merci et encore bravo l’artiste!

 

Sophie Chambon

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 09:44

Andy Emler (piano et compositions), Naïssam Jalal (flute et voix), Aïda Nosrat (voix), Rhoda Scott (voix), Thomas de Pourquery (voix), Phil Reptil (sound design), Ballaké Sissoko (kora), Aminata « Nakou » Drame (voix), Claude Tchamitchian (basse), Géraldine Laurent (saxophone alto), Hervé Fontaine (voix) et Nguyên Lê (guitare électrique). enregistré au Studio La Buissonne et au Studio Sextan à La Fonderie, Malakoff (entre février 2019 et janvier 2020).
La Buissonne / PIAS / ECM Records. Août 2020 .

 

No solo.
Andy Emler s’explique.
Alors que tant de pianistes un jour ou une nuit se lancent dans cet exercice sans filet, il n’a jamais ressenti cette impérieuse envie en quarante ans de métier. « Je ne m’entraîne pas huit heures par jour, les exercices ont tendance à m’ennuyer et je ne prends jamais de solos dans les groupes ».
Voilà qui est dit. Reste que le fondateur du MegaOctet n’a rien d’un sectaire. On relève dans son abondante discographie un album en solo (For Better Times, 2008) et il se produira en solitaire le 7 novembre prochain à Argences en Aubrac (Aveyron).

 

Le disque ici chroniqué débute d’ailleurs par deux compositions en solo dont un bien nommé Warm Up. Cet exercice d’échauffement passé, nous entrons dans le vif de l’œuvre. Evoquons tout d’abord sa genèse. Fin 2018, devant annuler un concert en grande formation, Andy Emler s’installe au studio La Buissonne à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) devant un grand Steinway. Et là il enregistre des pièces pour piano et solistes.

La liste de ses comparses de jeu est dans sa tête. La diversité y règne. Qu’on en juge : des jazz(wo)men à temps complet (Géraldine Laurent, Rhoda Scott, Claude Tchamitchian, Thomas de Pourquery), des musiciens du monde (Nguyên Lê, Ballaké Sissoko), des voix venues d’ailleurs (l’iranienne Aïda Nosrat, la malienne Nakou Drame). Andy Emler a écrit une partie pour chacun de ses invités et a dirigé la séance finale dans un studio francilien. Son seul mot d’ordre : soyez zen et jouez peu de notes. En duo et quelquefois en trio, les musiciens s’expriment avec sérénité, laissant le temps s’écouler sans jamais lasser.  Très présentes, les voix (y compris celle de l’organiste Rhoda Sott qui délaisse ici son « buffet ») sont autant d’instruments, toujours en nuances.


Voici une œuvre riche qui interpelle, manifeste d’un compositeur sans œillères.  A écouter sans modération.


Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo Christophe Charpenel

 

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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 08:44

Une double parution qui vient rafraîchir nos esprits en cet août torpide : les deux premiers CD du nouvel ONJ élaboré sous la direction artistique de Frédéric Maurin.

D'abord un album enregistré 'sur le vif' au festival Jazzdor-Berlin en juin 2019, avec le programme « Dancing in your head(s) » autour de la musique d'Ornette Coleman et de sa galaxie (chronique par Sophie Chambon en suivant ce lien). Ce programme avait été créé pour l'inauguration de l'orchestre au festival Banlieues Bleues en avril 2019.

Et puis un album enregistré à Ludwigsburg au studio Bauer, lieu auquel Frédéric Maurin reste fidèle depuis l'aventure de Ping Machine. Il s'agit cette fois du programme «Rituels», qui avait été créé lors d'un concert 'Jazz sur le Vif' à la Maison de la Radio en novembre 2019.

 

ORCHESTRE NATIONAL de JAZZ «Rituels»

Ellinoa, Leïla Martial, Linda Oláh & Romain Dayez (voix), Catherine Delaunay (clarinette, cor de basset), Julien Soro (saxophone alto, clarinette), Fabien de Bellefontaine (saxophone ténor, clarinette, flûte), Susana Santos Silva (trompette), Christiane Bopp (trombone), Didier Havet (tuba, trombone basse), Stephan Caracci (vibraphone, marimba, glockenspiel, percussions), Rafaël Koerner (batterie), Bruno Ruder (piano), Elsa Moatti (violon), Guillaume Roy (alto), Juliette Serrad (violoncelle), Raphaël Schwab (contrebasse)

Frédéric Maurin (direction artistique, composition), Ellinoa, Sylvaine Hélary, Leïla Martial, Grégoire Letouvet (composition)

Ludwigsburg, Allemagne, 2-5 septembre 2019

ONJ Records 484444 / l'autre distribution (double CD)

 

Le projet est singulier à plus d'un titre : après avoir invité comme arrangeur principal, pour l'autre album, Fred Pallem, Fred Maurin invite cette fois trois compositrices et un compositeur, lequel était en lice quelques mois plus tôt, pour le dernier round de la sélection du nouveau directeur artistique de l'ONJ, face à lui : belle reconnaissance, et fair play éloquent. Et la composition de l'orchestre diffère de celle de l'autre programme : judicieuse manière de choisir les interprètes en fonction du répertoire proposé, ce qui n'altère nullement l'investissement de chacun et chacune dans le groupe.

Autour de textes issus de cultures anciennes, (et aussi de Llorca pour Sylvaine Hélary, et pour Leïla Martial un texte de son cru qui traverse le temps et les cultures), des musiques très singulières qui composent une sorte de fresque, en forme de puzzle, qui attise notre curiosité et nos sens :«....comme un rituel journalier, avec des chants de quatre moments de la journée» confiait Fred Maurin à Jazz Magazine (n° 715) au printemps 2019. La voix est ici au cœur même du sujet, la matière où s'élabore l'imaginaire musical.

 

Au début de la première pièce (Sylvaine Hélary), intitulée Le Monde Fleur, c'est un peu comme dans la pièce de Jean-Féry Rebel Les Éléments (1737), un passage du χάος au Κόσμος, du chaos au cosmos, du désordre originel au monde structuré. C'est un mouvement inexorable qui se déploie, porté par des solistes d'une expressivité folle (Bruno Ruder, Christiane Bopp, Julien Soro), et les voix, le texte, qui cultivent le mystère et les tensions sans quoi n'existerait pas d'Art véritable : admirable ! Et la magie continue d'opérer, de plage en plage : formidable palette de Leïla Martial, qui 'habite' littéralement la musique de son chant hétérodoxe et de ses improvisations sur le fil. Magie de Catherine Delaunay qui tutoie les cimes dans la composition de Grégoire Letouvet. Incroyable poésie presque lettriste de Leïla Martial, puissant lyrisme de la composition d'Ellinoa /Camille Durand, qui nous conduit vers un très beau dialogue de Stéphan Caracci avec l'orchestre et la rythmique.... Je n'en finirais pas de détailler tout ce qui, dans ce double disque, m'a littéralement emballé. En écoutant ces 2 CD, et les réécoutant encore en écrivant ces lignes, me vient un souvenir : dans les années 90 Lucien Malson m'avait commandé, pour les Cahiers du Jazz renaissant aux Presses Universitaires de France, un texte où je parlerais du jazz tel que je le voyais alors (et le vois toujours encore). Pour parler de cette musique qui m'a passionné, et continue de le faire après toute une vie d'amateur, j'avais titré le texte «Le Jazz, probablement....». Seule manière pour moi d'évoquer cette musique prospective qui jamais ne perd de vue son horizon lointain et fondateur. Bref, découvrez urgemment ce jazz contemporain qui déborde de vie autant que d'intelligence. D'ailleurs, que seraient la vie, et la musique, sans cette intelligence qui transforme la sensation en émotion....

Xavier Prévost

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l'ONJ jouera le programme «Rituel(s)» le 2 octobre pour la rentrée des Grands Formats aux Passerelles de Pontault-Combault (Seine-et-Marne), le 28 octobre à Paris au Studio de l'Ermitage, et le 31 janvier à la Philharmonie de Paris

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Un avant-ouïr sur Youtube 

Réécoutez le concert de création de « Rituels » sur le site de France Musique 

https://www.francemusique.fr/emissions/jazz-ete/jazz-sur-le-vif-l-orchestre-national-de-jazz-rituels-2-2-84991

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 16:05

Franck Tortiller (vibraphone), Misja Fitzgerald-Michel (guitares)

MCO / Socadisc

Maisons-Alfort, sans date

 

Une rencontre musicale, au vrai sens du terme. Deux tempéraments forts, deux esprits habités par le sens mélodique autant que par l'amour des développements aventureux, et deux passions pour la qualité du son qui fonde la beauté du chant. Atmosphère folky, comme on pouvait le dire voici quelques lustres du groupe qui associait Gary Burton et Keith Jarrett, ou encore des merveilleuses chansons de Joni Mitchell. Un répertoire sur mesure pour un tel projet : des compositions du vibraphoniste, conçues pour alimenter l'intensité du dialogue, entre naturel et sophistication. Toutes les prises ont été réalisées sans montage : se lancer chaque fois pour le grand saut, sans le secours de la gomme, c'est comme s'offrir les ailes de l'urgence absolue. Le disque offre aussi une composition du guitariste Harry Pepl, regretté collègue de Franck Tortiller dans les rangs du prestigieux Vienna Art Orchestra : beau mélange d'intelligence mélodique et de sinuosité harmonique. Bref, comme disait l'Ami Jacques Mahieux, «de la musique de musicien, entièrement faite à la main». Et pour réaffirmer, s'il en était besoin, l'urgence du chant, une reprise de Bob Marley, Redemption Song. Au fil des plages, une cavalcade effrénée dans Clos des corvées, que suit une composition rêveuse, en solo, au vibraphone. Et si Franck Tortiller signe le répertoire, l'espace offert à Misja Fitzgerald-Michel est à la mesure de son incroyable musicalité. Comme depuis l'inaugural «Vitis Vinifera» en 1997, Franck Tortiller, en pur produit du terroir bourguignon, n'oublie rien de ses racines : ce qui nous vaut des titres alléchants de sensations olfactives (Musigny, In Vino....). Bref, pour le dire simplement : une totale réussite !

Xavier Prévost

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Le duo sera en concert le 29 août aux Rendez-vous de l'Erdre à Nantes. Puis le 16 octobre au Tourcoing Jazz festival, et du 12 au 14 novembre aux Gémeaux, scène nationale de Sceaux.

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Des avant-ouïr sur Youtube

 

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 08:49
DANCING IN YOUR HEAD(S)  ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ

DANCING IN YOUR HEAD(S)

ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ

www.onj.org

https://www.onj.org/programme/dancing-in-your-heads/

 

Album enregistré live au Festival JAZZDOR de BERLIN LE è JUIN 2019

 

Sortie nationale le 20 Août 2020

 

Deux albums complémentaires aux couvertures de couleur verte et orange sortent en cette fin d’été de pandémie, sous la direction artistique de Frédéric MAURIN avec un sacré orchestre de 15 membres et un invité de choix, le saxophoniste alto Tim BERNE. Un premier projet est dédié à la musique de ce musicien extra-ordinaire qu’était ORNETTE COLEMAN, décalé, moderne presque malgré lui, faute d’être de son temps. L’autre à un programme original de compositions collectives pour orchestre et 4 voix, un rituel quotidien de voix dont la création eut lieu à Perpignan, lors du Jazzèbre d’octobre dernier.

Le guitariste Fred Maurin dispose d’ une belle équipe, celle qu’il s’est choisi de l’Orchestre National pour écrire une nouvelle musique, complexe toujours mais différente de sa Ping machine qu’il a dû se résoudre à abandonner pour ce mandat et cette nouvelle mission. Il a néanmoins gardé certains compagnons de route, le noyau dur de sa rutilante machine pour se consacrer à cette nouvelle aventure toujours “grand format”. 

Cet album Dancing in your head(s) est un hommage personnel à cet étonnant chef de troupe sans véritable disciple, intégrant à des compositions du saxophoniste texan, issues de l’album éponyme de 1973, un pot pourri de titres datant de sa période électrique, et enfin de deux thèmes composés par Eric Dolphy et Julius Hemphill. On retraverse ainsi en touches légères, un peu de la longue histoire de ce musicien qui a vécu, joué, évolué  dans une période faste de l’histoire du jazz. Un projet électrique et électrisant comme cette formation, avec les arrangements frais, brillants, inventifs d’un maître en la matière, Fred Pallem, fou de funk, de musiques vintage qu’il sait moderniser, soul master au plus près de la Black music, le chef de l’insolent Sacre du Tympan.

Il dispose d’un collectif puissamment cuivré qui sonne avec une vitalité réjouissante: 2 sax alto, 2 sax ténor, un sax baryton, 2 trompettes, 1 cor, 2 trombones dont un basse, 2 guitares électriques, une guitare basse, et la section rythmique d’acier qui va de pair avec un tel ensemble! Car le rythme ne faiblit jamais avec ces hommes et femmes à pied d’oeuvre sur ce champ de  manoeuvres!

Pa vraiment du free jazz, (en référence à l’album conceptuel de Coleman qui fit date dans l’histoire du jazz en 1960) mais un projet exubérant, pour une musique librement décomplexée qui groove, spontanée et organique, que l’on avale d’un trait à grandes rasades! La musique ne cesse d’advenir au sein de happenings décoiffants, en un discours fluide et néanmoins fragmenté à partir d’une sinueuse ligne mélodique.

Dès l’introduction, nous sommes dans le bain avec ce “Feet music” des plus explicites qui vous met en jambes irrésistiblement comme le “Dancing fool” de ce "singing fool" de Frank Zappa qui remonterait, dans une forme certes  décalée,  à  la tradition de la musique populaire  américaine jusqu’au "42nd street" de Busby Berkeley et de Lloyd Bacon. Hypothèse posée mais qui répond à une certaine logique, car on ne fait pas que danser dans sa tête avec cet orchestre!  Un peu moins explosif, intrigant même, suit un “Jump street” toujours bondissant avec des écarts inattendus.

Au mitan de l’album, composé avec finesse, alternant subtilement tempi et climats, sans perdre jamais la cohérence du montage, le morceau de bravoure de Dolphy, empreint d’une spiritualité  immédiate, “Something Sweet, Something Tender” est dévoilé par l’attaque du tromboniste Daniel Zimmermann suivie de la trompette incisive de Susana Santos Silva.

On attendait au tournant l’orchestre avec sa version (une de plus) de l’éternel “Lonely woman”, l’une des plus belles mélodies du jazz et sans aucun doute, la composition la plus célèbre d’Ornette! Ça commence sur un tempo volontairement étiré, pour répondre, reprendre cette musique créée dans le blues; puis la formidable machine de l’ONJ s’emballe, tout en prenant son temps pour une longue variation comparée à la durée du thème originel! Une compréhension du standard dans sa mélancolie profonde, poignante.

Tim Berne intervient sur 3 titres dont l’étonnant “Kathleen Gray” composition de Pat Metheny et Ornette Coleman, en hommage à une personnalité remarquable, écrivain, artiste pluridisciplinaire qui a produit le documentaire de Shirley Clark (The Connection, 1971) sur Ornette: made in America (1985).

Le final poétique démarre en douceur (les baguettes imprimant un léger beat) vite détrompé par une cavalcade en fanfare qui traite par dessus la jambe, un thème dénommé "symphonique", jusqu’au murmure déclinant en souffle, soupir de retour au silence qui referme l’album!

Cette musique de l'ONJ a pris ses marques assez vite, rencontrant l’adhésion d’un collectif qui a (un peu) tourné, avec des musiciens qui se connaissent, certains reconstituant les pivots de l’ancienne Ping Machine. L’équipage mené avec une efficacité fougueuse parvient à insuffler lyrisme et sensibilité, donne une touche actuelle à cette série de thèmes si bien construits qu’il n’est vraiment pas nécessaire de chercher à (trop) les détraquer. Un certain désordre, juste apparent, est ainsi mis en scène, suite d’emballements, d’échappées libres, embardées suivies de moments plus tendrement rêveurs. Un vif plaisir d’écoute en tous les cas. Fortement conseillé, cet album, voilà notre prescription de rentrée.

Sophie Chambon

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